D+C Développement et Coopération (No. 4, Juillet/Août 2002,
p. 19-21)

Les organisations non-gouvernementales locales sont-elles acteurs de développement en milieu
paysan africain?
Willy Lufungula Musitu

Cest au milieu des années quatre-vingts que les organisations non-gouvernementales (ONG) ont été considérées comme porteurs despoir dans la politique de développement. Il faudrait dorénavant compter sur et avec elles et surtout en milieu rural où les paysans sont victimes des exploitations de tout genre de la part de ladministration, des commerçants, des citadins et des entreprises agricoles.
Ces ONG assument-elles leur rôle auprès des paysans et suscitent-elles encore lespoir de développement placé en elles? Tel est lobjet de cet article.
Lobjectif de cette contribution nest pas de remettre en cause limmensité du travail de certaines ONG auprès des paysans, ni de plaider pour la suppression dautres qui sont défaillantes. Il est plutôt de montrer, sur la base dun cas concret, que léchec dune stratégie de développement mise au point par une ONG peut être imputable aussi bien à cette ONG quaux bénéficiaires de cette stratégie.

1. Quest-ce quune ONG?
Selon D. Neubert (1997, p. 13), les ONG sont des organisations privées daide qui mettent au point de façon indépendante des stratégies conduisant au bien-être et au développement. Elles ne sont ni des groupes ni des organisations dentraide. Celles-ci sintéressent au bien-être de leurs membres respectifs et sont orientées essentiellement vers la satisfaction de leurs intérêts. Les ONG par contre se préoccupent fondamentalement de la satisfaction de lintérêt communautaire. Elles sont pour ainsi dire des organisations dintérêt communautaire. Elles ont une deuxième connexion sociale dautant quelles apportent leurs prestations aux non membres (D. Neubert, 1997, p. 18).
Le rôle des ONG peut aussi se révéler à travers le but et les objectifs poursuivis par celles qui sont opérationnelles. Lors dune enquête sur les «technologies appropriées» et la vulgarisation des variétés culturales nouvelles et à haut rendement, enquête effectuée en mai 2000 à Kikwit et à Bulungu en République Démocratique du Congo, nous avons conduit des interviews auprès de 9 ONG locales. Toutes ces ONG ont affirmé poursuivre comme but lauto-promotion des membres des associations ou organisations créées et «encadrées» par elles. Des expressions suivantes ont été utilisées pour désigner cette auto-promotion, à savoir: la promotion, la lutte contre la pauvreté sous toutes ses formes, le renforcement du pouvoir économique et social, le renforcement des capacités, lamélioration des conditions de vie des membres...
Quant à leurs objectifs, ces ONG visaient notamment:
lincitation à la création et à lexercice des activités dites porteuses cest-à-dire des activités génératrices des revenus dans le domaine agricole, technologique, commercial... ;
- la lutte contre la malnutrition, les carences en protéines animales et végétales par lélevage de la volaille, du grand et du petit bétail dune part et par la culture du soja, du niébé2 et du petit pois dautre part;
- la régénération des forêts par le reboisement;
- lévacuation des produits agricoles vers les centres de consommation par la réparation des routes de desserte agricole;
- la défense des droits et des intérêts de la femme;
- la promotion socio-culturelle de la femme notamment par lalphabétisation;
- a participation quantitative et qualitative de la femme à tous les niveaux de la vie nationale.
Il convient à présent dexaminer pourquoi ces objectifs louables notamment en agriculture nont pas eu un écho favorable chez les paysans. Nous nous appuierons uniquement sur la stratégie du champ communautaire de niébé initiée par une ONG à Bulungu à savoir lApostolat Familial pour le développement (AFAD).

2. Le champ communautaire
de niébé
LAFAD avait identifié dans la population de Bulungu3 et plus particulièrement chez les femmes enceintes et chez les enfants âgés de moins de 10 ans de nombreux cas danémie due notamment aux carences en protéines animales et végétales. Il avait estimé que la pratique des champs communautaires de niébé riche en protéines végétales constituait une stratégie durable de lutte contre ces carences. La récolte de cette culture devait être destinée non seulement à la consommation mais aussi à la vente: les paysans trouveraient ainsi une occasion de création des revenus. Comme ces paysans étaient confrontés au problème de manque dinstruments aratoires (machettes et houes) et de semences, lAFAD devait sengager à les leur fournir pourvu quil reçoive deux la moitié de la récolte obtenue. Le remboursement de cette récolte bénéficierait à dautres paysans. Ainsi se seraient petit à petit multipliées les semences jusquà couvrir tous les besoins des paysans.
LAFAD, tout comme dautres ONG, recevait ces intrants de la représentation locale de lOrganisation des Nations Unies pour lAgriculture et lAlimentation ( FAO ) par le biais de la coordination provinciale du Service National des Semences (SENASEM) basée à Kikwit.
LAFAD décida alors dorganiser en 1996 des séances de sensibilisation auxquelles hommes et femmes étaient conviés. Lorganisation de ces séances aboutit la même année à la formation dune association de 30 femmes chargées de cultiver le niébé pour leur propre compte, les hommes ayant estimé que cette activité nétait pas leur apanage mais plutôt celui des femmes. Les travaux des champs communautaires devaient sexercer deux ois la semaine. Les autres jours étaient consacrés aux travaux individuels.
Quatre années après, lassociation avait perdu les 4/5 de ses membres. Les membres restants quant à eux devenaient de plus en plus irréguliers au travail. Découvrons les raisons du départ de la majorité des membres de lassociation et de lirrégularité dautres à travers cet extrait dinterview réalisée avec 2 des membres restants trouvés au champ un des jours du travail communautaire.
Enquêteur (E): Avez-vous bénéficié de dons en outils de la part de lAFAD ou pas?
Paysanne 1 (P1): Ceux qui avaient bénéficié des machettes sont les premiers membres qui ont quitté. Ils ont travaillé avec Monsieur Mulemba. Ce dernier a même vendu les machettes et les houes qui étaient restées au bureau. Une paysanne est allée lui demander pourquoi il avait agi ainsi. Il la fait arrêter et la paysanne est restée en prison pendant 2 semaines.
Paysanne 2 (P2): Vous qui nous encadrez, veuillez donc nous apporter votre assistance en savon ou en médicaments par exemple. Si cette assistance était apportée, beaucoup de membres n auraient pas quitté. Ils étaient une trentaine.
E: Pourquoi ces anciens membres ont-ils quitté lassociation?
P1: Ils ny trouvaient pas leur compte, ils voulaient être payés. Ils avaient estimé quils travaillaient en vain.
E: Les champs vous appartiennent. Qui devait encore les payer?
P1: Vous qui avez initié les travaux des champs. Les champs leur appartiennent mais vous êtes aussi là. Sans vous, ils n auraient pas travaillé aux champs.
E: Votre association a-t-elle été créée à votre initiative ou à linitiative de lAFAD?
P1: A linitiative de lAFAD. Cest elle qui nous a sensibilisés aux travaux des champs communautaires.
E: Selon vous, cette association a-t-elle une importance ou pas?
P1: Elle n a pas dimportance, c est pourquoi nous avons fui.
E: Pourtant vous êtes encore membre de lassociation!
P1: Je nai fait que quelques mois dans lassociation. Beaucoup danciens membres mavaient déconseillé dy intégrer estimant que le travail était une perte de temps.
P2: Certaines femmes mont dit que les champs de lassociation profitent à lAFAD plutôt qu aux membres. Elles mont recommandé de travailler pour mon propre compte car jai des enfants qui vont à lécole. Je leur ai répondu que je voulais moi-même men rendre compte. Si lassociation ne mest pas profitable, alors je quitterai comme eux.
A la fin de linterview avec les deux paysannes, nous nous sommes tournés vers le représentant de lAFAD qui les accompagnait. Nous lui avons posé la question de savoir pourquoi les anciens membres de lassociation lavaient quittée. Selon lui, les raisons suivantes expliquent leur désengagement:
- elles pensaient quelles recevraient à la fin de chaque mois un salaire, à linstar du Programme dAppui pour la Réhabilitation des Routes (PAR) financé par lUnion Européenne qui donnait des primes aux cantonniers chargés de la réparation des routes. Mais en ce qui concerne lAFAD, ces femmes devaient plutôt attendre la récolte de leurs produits agricoles quelles devaient se partager. Elles sattendaient à un salaire alors que lONG ne lavait pas entendu de cette façon. Elles bénéficiaient toutefois des semences de la part de lONG;
- elles pensaient que lAFAD détournait leurs récoltes alors que le partage des produits agricoles dépendait de la quantité récoltée, certaines saisons ne donnant pas de bons rendements. Et le représentant de lAFAD de se poser cette question: «Comment les paysannes pouvaient-elles accuser lAFAD de détournement de leurs produits agricoles alors quelles étaient sensées voir quelle quantité a été récoltée? En outre, cest elles-mêmes qui étaient chargées de cette récolte»;
- certaines paysannes sont devenues membres des associations de lAFAD parce quelles avaient appris que lONG donnait aux paysans encadrés par elle des houes, des machettes et même des vélos, biens quils nont pas la facilité dacquérir à cause de la pauvreté. Une fois quils avaient reçu ces biens, ils avaient foi;
- il était également observé labus des biens communautaires par ceux qui étaient chargés de leur garde: détournement de ces biens de leur usage communautaire pour leur usage privé: le cas de vélos et de brouettes...
Quelle réflexion suggère les allégations des paysannes et du représentant de lONG AFAD au sujet du retrait de la majorité des paysannes de leur association, association quelles avaient formée quelques années au paravent et qui devait servir de support de leur développement?
En nous référant à linterview précédente avec les 2 paysannes, force est de constater quelles ont intégré lassociation bien après sa création et peut-être après le départ de premiers membres. Une étude plus approfondie aurait consisté à interroger ceux-ci. Néanmoins les remarques ci-après méritent dêtre formulées.
La première concerne les objectifs assignés à une stratégie de développement par différents acteurs impliqués. Ces objectifs peuvent être divergents ou contradictoires. Malgré la sensibilisation opérée par lAFAD sur limportance des champs communautaires de niébé considérés comme stratégie dauto-promotion, les paysannes ont semblé ne pas lentendre de cette oreille. Elles semblaient vouloir être «ouvrières» de lONG. A ce sujet, une question mérite dêtre posée: une action de développement efficace et durable doit-elle être linitiative dune ONG ou celle des bénéficiaires de cette action, à savoir ici les paysans? Dans le cas de linitiative des paysans, ceux-ci cernent-ils toujours les problèmes de développement qui se posent à eux? Quand bien même ils les cerneraient, ont-ils toujours la possibilité de les résoudre?
A notre avis, linitiative dune action de développement peut être prise aussi bien par une ONG (ou une instance extérieure) que par les paysans. Le développement semble se situer au point de rencontre de ces deux démarches.

Participation des
Paysans
On reproche souvent aux ONG de négliger la participation des paysans à la préparation de certains projets. La sensibilisation opérée par lAFAD nétait-elle pas un moyen de solliciter cette participation?
A lAFAD on aurait pu poser la question de savoir si la stratégie des champs communautaires de niébé répondait réellement aux besoins des paysans. Et sil en est ainsi, comment a-t-il pu identifier ces besoins, est-ce par simple observation ou par une enquête rigoureuse sur terrain? En outre, pour promouvoir la culture du niébé et parer ainsi aux carences en protéines végétales, la solution des champs communautaires était-elle nécessaire? Nétait-il pas possible de poursuivre le même objectif par la pratique des champs individuels habituels? Et la culture du niébé qui est une nouveauté à Bulungu était-elle indispensable? Les spéculations cultivées localement comme le soja riche en protéines végétales nétaient-elles daucun intérêt?
La deuxième remarque se rapporte aux motivations de création des ONG, de lexercice de leurs activités et de coopération à leurs actions. On reproche aussi aux ONG dêtre opportunistes, de servir de moyen denrichissement à leurs initiateurs au nom des pauvres quils prétendent servir. A Bulungu, certains représentants dONG ont accusé dautres ONG de «bidons». Selon eux, ces ONG sont des affaires privées: elles nont pour membres que leurs initiateurs et les membres de leurs familles et non les paysans au nom desquels elles reçoivent de laide (machettes, houes, semences...). Ils ont reproché à ces ONG davoir bloqué linformation relative à notre recherche dans le but de bénéficier seules déventuels financements et/ ou assistance matérielle. Selon eux, ces ONG de nom ont été créées pour être à laffût de ces financements et de cette assistance matérielle.
On peut se demander, par ailleurs, si ces représentants dONG échappent à leurs propres critiques, étant donné quils nous ont demandé de solliciter du financement ou de laide matérielle pour eux.
Si certaines ONG sont opportunistes, autant sont certains paysans qui collaborent à leurs actions. Lorsquils auront subvenu à leurs besoins, ces paysans arrêteront leur collaboration. Les paysans, aux dires du représentant de lAFAD, nont-ils pas quitté leurs associations après quils avaient reçu des instruments aratoires de la part de cette ONG?
Enfin la dernière remarque concerne linfluence que peut exercer un projet ou un service nouveau sur les actions dune ONG en milieu paysan. Cette influence peut être positive ou négative. La réparation des routes financée par le PAR pour désenclaver les villages et ainsi permettre lacheminement des produits agricoles vers les centres de consommation était une chance pour les paysans de gagner régulièrement de argent pour la première fois dans leur vie.
Ainsi se sont-ils présentés en masse chez les encadreurs de cette opération alors que le besoin en cantonniers était limité.
Les paysannes à leur tour pensaient être traitées de la même manière que les paysans cantonniers. Ce qui était une illusion.

Que conclure?
Les conclusions tirées de létude dun cas en sciences sociales peuvent-elles sétendre à dautres cas non étudiés? En dautres termes, la généralisation est-elle possible à partir de létude dun cas particulier?
Selon M. Mauss cité par J. Hamel (2000, p. 25), «Cest une erreur de croire que le crédit auquel a droit une proposition scientifique dépende étroitement du nombre des cas où lon croît (sic croit) pouvoir la vérifier. Quand un rapport a été établi dans un cas, même unique, mais méthodiquement et minutieusement étudié, la réalité en est autrement certaine que quand, pour la démontrer, on lillustre de faits nombreux, mais disparates...».
Léchec de la stratégie des champs communautaires de niébé initiés par lAFAD soulève la question du rôle des ONG. Celles-ci ont-elles encore une raison dêtre en milieu paysan africain?
Léchec des actions des ONG peur être non seulement imputable aux responsables de ces ONG mais aussi aux destinataires de ces actions. P. M. Decoudras (1997, p. 5) naffirme-t-il pas que des paysans ont plus ou moins adhéré au processus de développement leur proposé, «se le sont appropriés puis, après quelques années sen sont écartés et lont abandonné, quand ils nont pas cherché même à lutter contre?»
Un des remèdes à cette situation consistera moins à faire appliquer une proposition extérieure toute faite quà dégager une solution commune quexperts et paysans sengagerons à exécuter.
Léchec dune action de développement peut être aussi occasionné par lenvironnement social des acteurs. Lexemple du PAR nous en dit gros. Une étude socio-économique préalable du milieu de mise en oeuvre de cette action est donc inévitable, étude destinée à identifier les opportunités à exploiter et les contraintes à lever. Le développement demeure ainsi une entreprise se situant au carrefour de plusieurs disciplines (sociologie, économie, anthropologie, psychologie...).
La réussite dune stratégie de développement en milieu rural est en définitive fonction de plusieurs facteurs (sociologiques, moyens matériels et humains...). Elle est très probable si cette stratégie repose sur les besoins exprimés par les paysans et si elle est définie avec eux.
Bibliographie
Decoudras, Pierre-Marie, «A la recherche des
logiques paysannes», Paris, Karthala, 1997.
Hamel, Jacques, «A propos de léchantillon.
De lutilité de quelques mises au point», dans «Bulletin de Méthodologie Sociologique», N. 67 (juillet 2000), pp. 25-41.
Kibwenge Esu-Bwana, «La parole ultime. (Des discours funèbres en milieu topoke de Kisangani)», Thèse de doctorat en Sciences psychologiques.
Faculté de Psychologie et des Sciences de lEducation, Université de Mons-Hainaut, 2000-2001.
Mabi Mulumba, Evariste, «Quelle économie pour le Zaïre?», dans «Quelle économie pour le Zaïre?»
Actes du IXème Séminaire Scientifique, Kinshasa, Facultés Catholiques de Kinshasa, 1996, pp. 41-63.
Neubert, Dieter, «Entwicklungspolitische Hoffnungen und gesellschaftiiche Wirklichkeit. Eine vergleichende Länderfallstudie von Nicht-Regierungsorganisationen in Kenia und Ruanda», Frankfurt/ Main,
Campus Verlag, 1997.
Pfunga-Pfunga K., Phocas, «La question sociale au Zaïre et la réorientation de léconomie», dans «Quelle économie pour le Zaïre?» Actes du IXe Séminaire Scientifique, Kinshasa, Facultés Catholiques de Kinshasa, 1996, pp. 139-157.
1) Situé à environ 600 kilomètres à lest de Kinshasa, Bulungu est le chef-lieu du territoire portant le
même nom dans le district du Kwilu, province de Bandundu. La majorité de sa population vit de lagriculture.
Willy Lufungula Musitu, doctorant en sociologie du développement, Humboldt-Universität, Berlin

D+C Dévelopment et Coopération,
edité par: Deutsche Stiftung für internationale Entwicklung (DSE)
Rédaction:
D+C Dévelopment et Coopération, B.P., D-60268 Frankfurt, Allemagne. E-Mail: remeyer@t-online.de
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