D+C Développement et Coopération (No. 4, Juillet/Août 2002, p. 17-18)


«De plus en plus de gens se rendent compte que face à l’hégémonie de l’économie il faut s’unir si l’on veut obtenir quelque chose»
Sven Giegold, membre du comité de coordination d’Attac


Question: Quel est selon vous le véritable succès du Forum social mondial de Porto Alegre?
S. Giegold: Le Forum social mondial a été important dans la mesure où, pour la première fois, nous avons réussi à mobiliser des masses sans qu’il y ait au même moment un sommet des grandes institutions. Ces masses ont représenté des groupes très différents. Tout le monde était là, les églises, les syndicats, les défenseurs de l’environnement, les groupes de gauche. A mon avis le grand mérite de Porto Alegre est que tout ce monde travaille maintenant ensemble et soit engagé dans un sérieux débat de fond pour accroître encore sa capacité d’action et affiner son profil thématique.

Question: Les délégués d’ONG des pays du Sud étaient très largement majoritaires. En quoi est-ce que cela a profité au forum?
S. Giegold: A la différence des conférences internationales qui ont lieu dans le Nord, ce rapport numérique a reflété les réalités du monde. C’est un succès démocratique pour un mouvement comme le nôtre qui critique la mondialisation. Au Sommet économique mondial de New York, c’était complètement différent. Les thèmes de discussion en ont été eux aussi modifiés. La poursuite de la crise de la dette, y compris la crise financière en Argentine, les interventions américaines comme en Colombie, l’extension des zones de libre-échange sont des thèmes qui ont été soulevés par les représentants du Sud. Il y a précisément, dans le cadre de ces nouvelles zones de libre-échange entre pays en développement et pays industriels, des règles d’investissement qui sont beaucoup trop peu prises en compte.

Question: Vous avez certainement relevé aussi des faiblesses dans le forum. Lesquelles faudrait-il corriger en priorité, que faudrait-il faire autrement, dans un an à Porto Alegre III?
S. Giegold: A mon sens on a trop peu discuté, et surtout trop peu ouvertement, des différences de positions au sein du mouvement. Cela n’est pas forcément un handicap si, compte tenu des nombreux point communs qui nous unissent, nous continuons à bien travailler ensemble.

Question: Quelles possibilités voyez-vous de contrôler le processus de la mondialisation, de lui fixer des limites?
S. Giegold: Quand on pense à un contrôle global de ce processus, on se projette automatiquement outre-Atlantique, on pense aux Etats-Unis et on sait très bien qu’ils ne s’associent à aucune de nos revendications. C’est pourquoi il faut vraiment réfléchir à des alternatives pour contrôler ce processus. Attac France a fait une proposition qui a été aussi discutée dans certains ateliers de travail à Porto Alegre et que je trouve très intéressante, c’est comment contrôler le comportement des représentants des gouvernements au niveau de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International, de l’OMC, etc. On nous dit souvent: ce sont des organisations tellement grandes qu’on ne peut rien faire. En réalité il suffirait d’un seul pays pour mettre un terme à toute cette folie. Si on réussissait, ne serait-ce qu’en Autriche, en Suisse ou en Allemagne, à ce que les représentants gouvernementaux se comportent comme l’exige le mouvement des adversaire de la mondialisation libérale représenté à Porto Alegre, la plaisanterie serait terminée, il faudrait qu’ils adoptent de tout autres règles du jeu. Aucun gouvernement ne peut nous raconter qu’il n’a aucune influence sur ces grandes puissances. Les gouvernements peuvent tout simplement dire NON, terminé, on ne marche plus dans la poursuite de la libéralisation tant que des règles du jeu cohérentes ne seront pas enfin adoptées.

Question: Et concrètement, que voulez-vous faire?
S. Giegold: Je pense que nous avons pour responsabilité commune de dévoiler quels sont les parlementaires qui s’engagent pour quelque chose et comment se comportent les représentants du gouvernement allemand. Attac France fait le premier pas et le mouvement Attac va s’employer dans le monde entier à apporter la preuve de la conduite des responsables politiques et de leur double langage. Chez eux les chefs de gouvernement disent comprendre nos revendications, mais à l’intérieur des institutions ils tapent dessus - ce n’est pas acceptable.

Question: Ce malaise a-t-il contribué à l’élargissement du mouvement anti-mondialisation?
S. Giegold: Oui, c’est un processus sur lequel je mise très fortement. Des églises aux ONG en passant par les syndicats, en passant par des gens qui ont peut-être aussi des idées socialistes ou autres - tout le monde se met ensemble et on voit que sur beaucoup de points on a des intérêts communs qu’on veut faire avancer. Et si cela se passe dans différents pays, il en naîtra forcément un mouvement de plus en plus fort; on ne pourra pas plus le stopper que le mouvement ouvrier et le mouvement féministe dans le passé. Alors bien sûr, il nous faudra encore essuyer bien des défaites.

Question: Les intérêts des pays en développement sont-ils prioritaires pour les adversaires de la mondialisation?
S. Giegold: La critique de la mondialisation n’est pas simplement une réédition de la politique de développement, elle nous concerne tout autant dans les pays du Nord. Il suffit de penser à la privatisation des rapports de travail, à l’inaction ou au retrait de l’Etat de domaines centraux comme cela se passe actuellement en Allemagne avec la nouvelle agression contre le secteur de la santé, ou encore à l’acceptation du scandale permanent du chômage de masse. Tout cela est le résultat du système néolibéral. Je pense que son pouvoir tient aussi au fait que beaucoup de gens ne comprennent pas comme ces choses fonctionnent, qu’ils ne saisissent pas les liens de cause à effet et qu’ils en ont eux-mêmes intériorisé une bonne partie. Là nous avons une mission éducative à remplir. Le néolibéralisme a partiellement pénétré nos têtes et nos coeurs. Il faut qu’ensemble nous le combattions.

Question: La vice-présidente d’Attac France, Susan George, plaide pour un plan Marshall global. Est-ce que ce plan n’a pas été dès le début un concept à forte motivation idéologique? Est-ce qu’aujourd’hui, au 21ème siècle, on peut encore s’en inspirer?
S. Giegold: Idéologique ou pas, ce plan a aidé au redressement de l’Europe après la guerre. Dans un monde de plus en plus global nous avons pareillement besoin d’une redistribution internationale. En demandant une taxation globale des spéculations sur les devises, des bénéfices réalisés par les firmes transnationales et des fusions, Susan George formule un plan très ambitieux. En fin de compte ces impôts doivent servir à financer non seulement la croissance mais aussi la solution de la crise globale de l'environnement et la satisfaction des besoins de base pour tous, comme le PNUD l’exige depuis longtemps déjà, c’est-à-dire l’éducation, la santé, l’accès à une eau saine, le logement, etc.

Question: Parmi les résultats de Porto Alegre figure aussi l’organisation, avant la fin de cette année, de forums sociaux régionaux sur différents continents, par exemple en octobre à Florence ou Naples pour l’Europe. Dans quelle mesure le choix de l‘Italie peut-il influencer et modifier les thèmes de discussion?
S. Giegold: Les mouvements sociaux en Italie sont confrontés à un gouvernement de droite, si ce n’est d’extrême-droite. Dans aucun autre pays sans doute le pouvoir des trusts sur la politique n’est aussi évident. Les brutalités policières de Gênes sont encore présentes dans les ‘esprits. Des forums sociaux se sont créés dans toutes les villes italiennes. L’atmosphère est fortement politisée. Cela aura certainement des effets sur le forum. Le choix de l’endroit est aussi un signal: on ne se laissera pas chasser à coup de matraques. Par ailleurs il est certain que des thèmes comme la guerre, "la lutte contre le terrorisme" et les alternatives au règlement militaire des conflits joueront un rôle encore plus important qu’à Porto Alegre.

Question: Attac Allemagne a enregistré ces derniers mois une augmentation proprement fulgurante du nombre de ses adhérents. Comment expliquez-vous cette affluence et que signifie-t-elle pour les deux principaux partis politiques allemands?
S. Giegold: Attac a aujourd’hui 5 800 cotisants, dont une centaine d‘organisations comme le syndicat des services ver.di, Pax Christi, la section allemande des Amis de la Terre, terre des hommes, medico international ou encore le syndicat de l’enseignement. Nous avons 150 adhésions de plus par semaine. Le plus intéressant toutefois n’est pas dans les chiffres mais dans le fait que des groupes sociétaux très différents soient prêts à défendre ensemble des revendications communes. Une alliance qui rassemble des syndicats, des groupes ecclésiastiques, des organisations de développement ou de défense de l’environnement, des associations de chômeurs et des anticapitalistes, c’est une nouveauté qualitative. A l’évidence de plus en plus de gens se rendent compte que face à l’hégémonie de l’économie il faut s’unir si l’on veut obtenir quelque chose. Si le mouvement contre la mondialisation néolibérale continue de croître et maintient sa capacité de mobilisation, les grands partis devront inscrire nos revendications à leur programme. A nous de veiller ensuite à ce qu’on n’en reste pas à des réformettes mais qu’on abandonne vraiment le concept néolibéral.


Le Comité de développement conjoint du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale (BM) a salué le Consensus de Monterrey.

«Nous saluons le progrès très important du Consensus de Monterrey mettant en place un nouveau partenariat entre les pays développés et les pays en développement, fondé sur une responsabilité mutuelle, pour réaliser des améliorations mesurables en terme de croissance durable et de réduction de la pauvreté», affirme le Comité.

Le Consensus de Monterrey, violemment critiqué par les organisations non gouvernementales (ONG), comporte six axes principaux d’intervention, mais aucun engagement précis sur le montant de l’aide publique au développement.

Les axes d’intervention sont: mobiliser les ressources financières nationales au service du développement; mobiliser des ressources internationales au service du développement; développer le commerce international, moteur de la croissance et du développement; renforcer la coopération financière et technique internationale pour le développement; alléger la dette extérieure; renforcer la cohérence des systèmes monétaires, financiers et commerciaux internationaux d’appui au développement.

Le Comité de développement salue également «les efforts de la Banque Mondiale et du FMI, travaillant ensemble avec l’ONU, pour contribuer à ce résultat».



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edité par: Deutsche Stiftung für internationale Entwicklung (DSE)

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