D+C Développement et Coopération (No. 4, Juillet/Août 2002, p. 15-17)


Les ONG à Porto Alegre
«Si nous ne changeons pas la marche du monde, les choses vont devenir dangereuses»

Rolf-Henning Hintze


Le deuxième Forum social mondial de Porto Alegre a été pour le réseau mondial d’organisations de la société civile une expérience d’une valeur inestimable. Plus de 51000 représentants d’ONG de tous les continents ont participé à cette rencontre de cinq jours où ils ont discuté jusque tard dans la nuit. Rolf-Henning Hintze a rencontré pour D+C des délégués venus des horizons l es plus divers.


La frêle jeune fille vêtue d’un sari bleu et blanc a besoin «de deux jours de bus et sept heures de marche à pied» lorsqu’elle veut rendre visite à ses parents au village. Un long chemin pour Sujata Thapa, 26 ans, qui fait ses études à Kathmandou, la capitale du Népal. Son objectif à court terme: un magistère en recherche sur la condition féminine.

Jamais sans doute elle n’aurait pu faire seule le chemin, infiniment plus loin, qui l’a conduite à Porto Alegre. Mais en s’engageant, depuis longtemps déjà à Kathmandou, au sein d‘une petite organisation appelée «Initiative de la jeunesse», elle a attiré sur elle l’attention du ministère finlandais des affaires étrangères. L’association publie tous les 15 jours une petite revue tirée à 5 000 exemplaires dans laquelle les jeunes peuvent parler de leurs problèmes. Elle envoie en outre des conseillères et des conseillers dans les écoles et les universités pour faire de l’information sur le SIDA. L’ambassade de Finlande a approché un jour cette jeune étudiante si sûre d’elle, si débordante d’activité, et lui a proposé un voyage à Porto Alegre.

Pour Sujata le Forum social mondial aura surtout fait naître l’espoir qu’il est possible d’arrêter la mondialisation néolibérale. «Beaucoup de gens victimes de la mondialisation sont venus ici. Nous nous rassemblons parce que nous avons un but commun». Autrefois, explique Sujata, le Népal exportait du riz, aujourd’hui il doit en importer - il y a forcément quelque chose qui ne tourne pas rond. En discutant avec des délégués venus du Canada et des Etats-Unis, elle a appris à Porto Alegre que dans les pays riches aussi il y a beaucoup de pauvreté et de détresse. «Nous devons partager nos expériences, cela nous rend plus forts». La mondialisation d’empreinte néolibérale aggrave les problèmes.

Kebede Asrat, un délégué éthiopien, rentrera lui aussi dans son pays riche de tout ce qu’il a appris à Porto Alegre. Son père faisait partie autrefois de la garde personnelle de l’empereur Hailé Sélassié, mais son salaire était trop maigre pour faire vivre cette famille de huit enfants. Très tôt Kebede Asrat a donc dû gagner de l’argent. Ecolier, il vendait des journaux aux carrefours animés d’Addis Abeba. Après la mort de son père, son frère ainé, un enseignant, lui a permis d’étudier l’agronomie. Après avoir travaillé pendant plusieurs années au ministère de l’agriculture, Kebede Asrat dirige à présent une organisation ecclésiastique de développement, la Christian Relief and Development Association.

Que la Bande Mondiale et l’OMC aient figuré à Porto Alegre au banc des accusés n’a pas été pour lui une surprise. Dans son activité professionnelle Kebede Asrat a personnellement vécu comment la Banque Mondiale dicte souvent ses décisions. Il y voit une injustice: «Lorsqu’on oblige un pays à réaliser certains programmes, on commet à son égard une injustice.» La Banque Mondiale, souligne-t-il, n’a pas le droit de décider pour d’autres. Et lorsqu’on lui demande si, compte tenu des structures de pouvoir existantes, le thème du forum «Un autre monde est possible» n’est pas un peu trop ambitieux, il hoche la tête avant de répondre d’une voix calme: «Non, nous avons besoin d’un autre système. Si dans le climat actuel de désespérance nous ne changeons pas la marche du monde, les choses vont devenir dangereuses.»

En chiffres l’Afrique n’a représenté qu’un pourcentage relativement faible des 15 200 délégués présents à Porto Alegre. Plus de la moitié venait du Brésil (8 500 délégués de 2 300 organisations). Beaucoup sont venus aussi de pays voisins - 900 délégués pour l’Argentine, 460 pour l’Uruguay - ou du Chili, du Pérou, de l’Equateur et du Mexique.

Le Mouvement des sans-terre (Movimento sem Terra) fait partie des organisations non gouvernementales les plus grandes et les plus connues du Brésil. Son stand d’information, installé sur un marché des possibilités qui rappelait un peu les assises des églises allemandes, était souvent assiégé par des gens qui voulaient s‘informer sur le combat pour la terre. Au stand du MST nous avons rencontré Antoninho Mattes. Il est issu d’une famille de petits paysans brésiliens de huit enfants. Après ses études secondaires il travaille pendant quelques années avec son père, mais le petit lopin de terre est trop peu rentable. Il juge la situation sans issue et décide d’adhérer au «Movimento sem Terra» qui s’est fait un nom par les occupations de terres. Jamais il n’oubliera sa première occupation nocturne dans le nord du Rio Grande do Sul: «C’est quelque chose qui te marque pour la vie entière.» Deux jours plus tard un tribunal déclare l’action illégale; les squatters doivent partir.

D’autres occupations suivront; il arrivera parfois que des milices soudoyées par les grands propriétaires terriens chassent les occupants à coup de matraques et de couteaux. Il y aura des blessés, certains seront arrêtés. Au total Antoninho a participé huit fois à des occupations de terre, dans plusieurs cas la terre a été attribuée par une décision de justice aux squatters. Aujourd’hui il fait partie de la direction du MST dans l’Etat du Rio Grande do Sul.

Pour Antoninho Mattes, le Forum social mondial est la voix des pauvres de la terre: «Les peuples du Sud doivent se rassembler pour affronter les riches pays du Nord, pour développer un modèle de monde plus juste.» Il ne trouve rien à redire non plus au fait que le Forum social n’aura plus lieu qu’une seule fois, l’an prochain, au Brésil, puis en 2004 en Inde. «C’est un autre continent, mais les problèmes sont les mêmes.»

Le Forum social mondial a attiré cette année trois fois plus de visiteurs que l’édition précédente, organisée l’an dernier pour la première fois. Plus de 51.000 participants sont venus de 150 pays. 2 400 journalistes de 48 pays ont couvert l’événement; l’agence Interpress Service, spécialisée dans l’information sur le Tiers-Monde, a produit chaque jour un journal gratuit en deux langues.

Intitulé «Un autre monde est possible», le forum a eu à tout point de vue de vastes dimensions: pas moins de 28 grandes conférences (avec traductions simultanées en trois langues) et plus de 700 ateliers de travail ont été organisés. Autant dire que les locaux de l’université catholique étaient loin de suffire. Beaucoup de réunions ont donc eu lieu dans d’autres universités, plusieurs des grandes conférences (avec 2 000 à 3 000 participants) se sont même déroulées dans le complexe sportif de la police militaire, le gouvernement régional de l’Etat du Rio Grande do Sul, formé par le Parti des Travailleurs, ayant appuyé le Forum social de toutes ses forces. Un vaste éventail de thèmes a été abordé, des structures injustes du commerce mondial à la militarisation de l’espace en passant par les inconvénients de la privatisation de l’eau. La plupart des ateliers de travail se sont déroulés en portugais ou en espagnol, près d’une centaine aussi en anglais et quelques-uns en français.

En marge des travaux beaucoup de petites associations ont articulé leurs préoccupations en ponctuant ces cinq jours d’une foule de manifestations. Le forum a eu à plus d’un titre le caractère d’une université d’été, pour les visiteurs allemands il rappelait aussi les assises des églises.


Consensus sur
deux points essentiels

A l’une des conférences sur le commerce mondial et l’OMC, un consensus s’est dégagé sur deux points essentiels entre Martin Khor, membre du Third World Network en Malaisie et expert bien connu des questions de développement, et les autres intervenants. Premièrement, en dépit de nombreuses affirmations contraires, le libre-échange mondial n’est nullement une garantie de prospérité dans les pays en développement. Deuxièmement, l’OMC favorise les pays riches et concentre entre ses mains trop de compétences et de pouvoirs dévolus aux Etats nationaux. Martin Khor a donc dénié toute légitimation à l’OMC. Il a très sévèrement critiqué le comportement des Etats-Unis et de l’Union européenne et a appelé au refus de nouvelles négociations sur la privatisation des services et du secteur public. Un appel à peine voilé donc au boycott.

A l’Institut pédagogique de l’université catholique - devant une sobre croix en bois accrochée au mur de la salle - un jeune Allemand a traité le thème des paradis fiscaux. C’est un domaine que Sven Giegold connait bien. Membre du comité de coordination de la branche allemande d’Attac, il est en train d’écrire une thèse sur le sujet. Son exposé aura fourni aux 35 participants des informations qu’on lit rarement dans la presse, celle-ci par exemple: l’argent placé dans les paradis fiscaux atteint la somme faramineuse de 7 000 à 8 000 milliards de dollars (Source: Banque Mondiale). Un scandale bien sûr, pour Sven Giegold, mais ce constat ne suffit pas. Les choses ne changeront que si les organisations de la société civile acquièrent dans ce domaine une compétence plus pointue et mobilisent la pression de l’opinion publique.

Si l’Europe a été représentée à Porto Alegre par une belle brochette d’intervenants - comme Ignacio Ramonet et Bernard Cassen du Monde Diplomatique, ou les professeurs allemands Elmar Altvater et Claus Leggewie - les délégués européens en revanche n’étaient guère nombreux. La plupart sont venus d’Italie (900), alors que le contingent allemand faisait encore dans la modestie: 130 personnes, soit quand même dix fois plus que l’année précédente. Pour la première fois plusieurs syndicats allemands étaient représentés: Ig Metall, ver.di, GEW, ainsi que le service de formation du DGB. La branche allemande d’Attac était bien sûr au rendez-vous, mais elle était dépassée en nombre par le Service Evangélique de Développement (EED), qui comptait aussi dans sa délégation douze membres d’organisations partenaires dans des pays en développement, notamment des représentants d’ONG du Népal, du Mali, du Bangladesh, d’Indonésie, d’Ethiopie et de Georgie.

Les représentants d’organisations non gouvernementales allemandes (comme Urgewald, la campagne pour l’annulation de la dette, «Basta, le réseau de Kiel contre le néolibéralisme» et le réseau INKOTA) se sont amèrement plaints du manque d’intérêt des parlementaires allemands. En tout et pour tout deux députés sociaux-démocrates et une députée du PDS avaient fait le voyage. Les Verts et la CDU/CSU brillaient par leur absence. Le chef d’entreprise Peter Hesse a écrit plus tard s’être senti «un peu exotique pour quelqu’un qui revendique son appartenance à la CDU», mais il a urgemment conseillé à son parti de faire entendre sa voix dans le Forum social mondial: «Le mouvement protestataire initial est en train de se transformer en une force sociale qu’il faut prendre au sérieux.»

A l’inverse de l’Allemagne la France était aussi représentée entre autres par une ministre et un candidat à la présidence de la république, Jean-Pierre Chevènement.

Le Forum social mondial s’adressait en tout premier lieu aux hommes et aux femmes des pays du Sud qui ressentent le plus douloureusement les effets de la politique économique mondiale néolibérale. Leurs représentants à Porto Alegre, tous des militants d’ONG impossibles à confondre, ne serait-ce que par leur aspect, avec des fonctionnaires ministériels, seront repartis du Brésil avec une masse précieuse d’informations, d’impressions et de contacts.

Les médias ont parfois évoqué l’inhabituelle charge émotionnelle de la cérémonie de clôture du forum. Sur la scène un Indien de Colombie a porté une conque à ses lèvres et soufflé un son archaïque vers les quatre points cardinaux. Puis il a soufflé une cinquième fois en tournant très lentement sur lui-même. Pour terminer, toute la salle - 4 000 personnes - a dansé au son d’un orchestre traditionnel brésilien de samba.

Alors que la plupart des délégués étrangers étaient déjà repartis, les autobus municipaux circulaient encore dans les rues de cette ville de 1,3 million d’habitants en arborant le panneau publicitaire «Un autre monde est possible». Le même slogan s’affichait sur une gigantesque banderole accrochée à la cheminée des services municipaux du gaz. Le forum a largement bénéficié de l’appui financier de la municipalité. En 2003 il aura lieu pour la troisième, et provisoirement la dernière fois à Porto Alegre, en 2004 il sera organisé en Inde.



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