D+C Développement et Coopération (No. 4, Juillet/Août 2002,
p. 8-14)

Savoir qui lon est: un bref historique de la société
civile en émergence
John Foster

On a longuement débattu de la signification et de la pertinence du terme «société civile». Le débat dure encore. Aux fins de ce document, nous nous penchons sur les organisations de la société civile (OSC), que lon pourrait décrire en quelques mots comme "lactivité des citoyens librement associés ne disposant daucun pouvoir étatique» et dont les activités se fondent sur des objectifs autres que la recherche du profit.

«Société civile»: une définition
Nous allons aborder les deux derniers siècles du développement des organisations sociales, des organisations de la société civile (OSC). La réflexion portera sur deux groupes distincts, quoiquinterreliés, les organisations non gouvernementales (ONG) et leurs formations internationales (ONGI, réseaux, etc.), de même que les mouvements sociaux (MS) et leurs formations transnationales (MST, alliances, etc.). Le premier groupe est souvent formé dorganisations de plus petite taille poursuivant un but déterminé; dans le domaine du développement, il sagit parfois dorganisations vouées à la collecte de fonds et au financement. Le second groupe sappuie souvent sur une participation de masse - associations de paysans ou syndicats - qui se distingue par un éventail de structures de participation. Au sens large du terme, un mouvement - mouvement pour la paix, mouvement des femmes - peut inclure plusieurs ONG et de vastes organisations de masse aux tendances variées.
La façon la plus utile de définir la «société civile» est peut-être de saisir son essence dans laction. Jan Aart Scholte, de luniversité britannique de Warwick, déclare que la société civile est «le milieu politique dans lequel les associations volontaires cherchent expressément à modeler les règles (se rapportant à des politiques en particulier, des normes plus générales ou des structures sociales plus profondes) régissant un aspect quelconque de la vie sociale». Le Canadien Jonathon Barker met laccent sur les milieux ou les contextes - de larbre à palabres à lAssemblée Générale des Nations Unies - dans lesquels se situe la participation des gens et se déroulent leurs délibérations. Les organisations non gouvernementales de la société civile (OSC) qui travaillent à la base peuvent favoriser la participation dune manière que ne peuvent même pas imaginer les gouvernements ou les grandes sociétés. Cest dans ces milieux - groupes de femmes, associations de pêcheurs, réunions de vendeurs ambulants - que se négocient des forces sociales plus importantes, soit la classe, lidentité culturelle, les rapports entre les sexes.

La révolution associationnelle:
une réalité à définir
Le terme de «société civile» est devenu une espèce de pavillon de complaisance conceptuel à la mode; on lutilise en partie pour expliquer les forces qui animent le changement en Europe centrale et en Europe de lEst, lopposition aux régimes dictatoriaux en Amérique latine, de même que celles qui émergent des divers processus de développement dun bout à lautre de la planète. Des pays asiatiques tels que lInde ont des racines associationnelles profondes et diversifiées, comptant une vaste famille élargie dorganisations inspirées de Gandhi, des centaines de milliers dorganisations sans but lucratif et, qui sait, des millions dassociations communautaires. Au début des années 1990, le gouvernement du Brésil a dénombré au moins 200.000
organismes sans but lucratif, alors quen Egypte, le gouvernement constatait lexistence de plus de 20.000 groupes du genre.
La croissance des organisations de la société civile, des associations communautaires, des mouvements sociaux et des ONG se produit par à-coups, tantôt réprimée et tantôt remise en question. Mais nul ne peut contester sa croissance numérique et son expansion aux quatre coins du monde.
La réaction des organisations de la société civile (nationales et régionales) à linvitation officielle des Nations Unies à participer à une série de conférences mondiales au cours des années 1990 a sensibilisé le monde entier à lampleur du phénomène. Des milliers dorganisations de pays longtemps considérés comme marginaux ou «sous-développés» ont déferlé sur Pékin, Copenhague, Vienne, Le Caire, Rio et Istanbul. On a assisté à lémergence de connexions et de réseaux reliant le village à lunivers, dans une anarchie un peu cahoteuse mais débordante de vigueur.
La fascination exercée par la «révolution» associationnelle des quelques dernières décennies ne doit pas nous faire oublier que les organisations non gouvernementales internationales ont une histoire qui remonte à plus de deux siècles.

Une généalogie qui remonte
loin en arrière
Certaines dentre elles étaient de type professionnel et technique, comme dans le cas de lUnion internationale des typographes, fondée en 1852. Dautres poursuivaient des objectifs sociaux et humanitaires, comme la World Alliance of Young Mens Christian Associations (1855) et le Comité international de la Croix-Rouge (1863). Alors que lon dénombrait 32 de ces organisations internationales en 1874, leur nombre est passé à 466 en 1914, pour atteindre les 1500 en 1954 (Chatfield).
Certaines ONG internationales constituaient dans leur essence même des mouvements sociaux transnationaux (MST) avant la lettre, se consacrant à des causes telles que la lutte contre lesclavage, la tempérance, le vote des femmes, lorganisation du travail, la lutte contre limpérialisme et en faveur de la paix. Dans les années 1890, le Congrès universel pour la paix (Universal Peace Congress) a tiré les grandes lignes dun plan visant à établir un tribunal international chargé de larbitrage des différends. En 1899, le tsar Nicolas II a déclenché la première conférence de La Haye, où de simples citoyens intéressés à la chose internationale ont travaillé au coude à coude avec les diplomates pour sopposer à la course aux armements en Europe. LInternationale socialiste, organisée et réorganisée pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, représentait pour beaucoup lidéal internationaliste dun monde sans Etats. Bon nombre des mouvements «mondiaux» en émergence ont exercé une influence indéniable sur la vision de la Société des Nations, mise sur pied par les gouvernements à la suite du désastre que constituait la Première guerre mondiale.
Les syndicats, qui avaient fondé la Fédération internationale des syndicats en 1901, ont constaté que la menace de la révolution bolchevique dans la Russie daprès-guerre a servi de catalyseur à la formation de lOrganisation Internationale du Travail (rattachée à la Société), qui leur reconnaissait un statut officiel aux côtés des employeurs et des gouvernements.
Le Conseil International des Femmes (International Council ofWomen), formé en 1888, a vu apparaître après la guerre la Société internationale des femmes pour la paix et la liberté, un mouvement qui a rallié les points de vue et linfluence des femmes à léchelle internationale pendant lentre-deux-guerres.
A la même époque, le Bureau International pour les Réfugiés (International Office for Refugees) a réuni des groupes gouvernementaux et non gouvernementaux dans le but daider les réfugiés et les personnes déplacées et de combattre la famine et la maladie, ce qui en a fait la première organisation officielle du système de la Société en 1930-1931.
On évalue que la Société des Nations maintenait des contacts réguliers avec 450 ONG internationales, et quelle bénéficiait du soutien de la Fédération internationale des associations de la Société des Nations. La Société, son personnel et ses participants ont stimulé lémergence dun processus transnational, qui transcendait les intérêts nationaux de ses Membres.
Même avant la Deuxième guerre mondiale, les ONG internationales, les réseaux des organisations de la société civile et les mouvements transnationaux avaient développé des caractéristiques et des modes de fonctionnement qui leur étaient propres. On entretenait des réseaux informels de communication et déchange au-delà des frontières nationales. Les congrès denvergure mondiale ou régionale ont facilité de beaucoup la compréhension mutuelle et les initiatives concertées, grâce au financement accordé en partie par des fondations ou des fonds de dotation. On a commencé à mettre sur pied des organisations internationales plus formelles, souvent des fédérations, avec conférences périodiques des représentants, appareils exécutifs, définition de mandats pour les dirigeants et groupes de travail.
On retrouvait la plupart de ces organisations dans le nord de lEurope et en Amérique du Nord, mais les dépendances britanniques et françaises, y compris lAfrique du Sud, le Japon, la Chine et certains pays latino-américains se sont joints au mouvement.
Les liens se sont resserrés entre ONG et organismes reliant les Etats pendant la période de formation des Nations Unies et la renaissance de lOIT, à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Les ONG étaient présentes à lassemblée de fondation des Nations Unies, côte à côte avec les membres du corps diplomatique et les personnages politiques. Elles ont exercé une influence sur la Charte des Nations Unies dans plusieurs domaines, notamment les questions économiques et sociales, les droits de la personne, léducation et la culture. John P. Humphrey, le premier directeur de la Division des droits de la personne de lONU, a déclaré que les ONG «ont exercé des pressions sans précédent dans lhistoire des relations internationales en faveur des droits de la personne, et cest en grande partie grâce à cela que la Charte comporte des clauses à ce sujet. «Les ONG ont joué un rôle essentiel pour assurer que les Américains soutiennent la participation pleine et entière des Etats-Unis aux Nations Unies, corrigeant ainsi le refus tragique de ce pays dappuyer la Société des Nations après la Première guerre mondiale.
Létape la plus marquante est sans doute la référence claire - quoique limitative - aux ONG, à larticle 71 de la Charte des Nations Unies.
Article 71 de la Charte des Nations
Unies
«Le Conseil économique et social peut prendre toutes dispositions utiles pour consulter les organisations non gouvernementales qui soccupent de questions relevant de sa compétence. Ces dispositions peuvent sappliquer à des organisations internationales et, sil y a lieu, à des organisations nationales après consultation du Membre intéressé de lOrganisation».
On a continué à reconnaître les ONG au fur et à mesure que sest développée la grande famille des agences reliées aux Nations Unies après la Deuxième guerre mondiale. La Charte de lUNESCO prévoit la coopération avec les ONG et la consultation auprès de celles-ci. Treize ONG ont participé à la Deuxième assemblée mondiale sur la santé tenue en 1949, et la constitution de lOrganisation Mondiale de la Santé reconnaît explicitement les ONG.
La participation des ONG aux structures des Nations Unies est une expérience qui se poursuit toujours, même si lon pourrait souhaiter encore plus de créativité. A la suite du Sommet de la terre de Rio, les ONG ont entrepris une série de nouvelles initiatives, dont la création dun comité directeur des ONG au sein de la Commission du développement durable, une formule visant à assurer la continuité des rapports avec la Commission. La participation des ONG au développement dONUSIDA est un bon exemple de la façon dont le travail de représentation des ONG peut dépasser lobservation et la consultation pour devenir une véritable participation à la gouvernance.
La communauté grandissante des ONG et des mouvements sociaux réunis autour des Nations Unies, de ses organes et de ses agences acquérait de plus en plus de crédibilité auprès du corps diplomatique et des représentants politiques; mais elle restait cependant toujours exclue - du moins à titre officiel - dune partie des organismes décisionnels les plus importants de cette institution mondiale, notamment du Conseil de sécurité et de lAssemblée générale.
Charles Chatfield, un spécialiste du développement des mouvements pour la paix, a souligné quil fallait considérer les ONG internationales et les mouvements sociaux transnationaux, au même titre que les Etats, parmi les parents des organisations intergouvernementales internationales. Elles ont contribué à la création de ces institutions en vertu de leur motivation première, soit de «modifier le statu quo au profit du bien commun».

Les institutions économiques
multilatérales: lieu de rencontre et
champ de bataille
La Banque Mondiale a accepté que les ONG collaborent à ses opérations dès 1973; les ONG ont participé à une poignée de projets de la Banque pendant les décennies qui ont suivi, pour élargir leur action vers la fin du siècle. En 1981, sous la direction du service des Relations extérieures de la Banque, on a créé un Comité des ONG (composé surtout dONG du Nord) en vue déchanger de linformation, de faciliter le dialogue et de favoriser la coopération sur le plan des opérations.
En 1984, les ONG ont mis sur pied le Groupe de travail sur la Banque Mondiale, une structure autonome et parallèle au Comité. Le travail du Groupe portait principalement sur deux questions essentielles, soit lajustement structurel et les politiques relatives à la participation. Au milieu des années 1990, les ONG du Sud détenaient la majorité au sein du Comité et du Groupe de travail. Malgré les critiques et la controverse dont ils ont souvent fait lobjet, le travail du Groupe et les diverses campagnes menées par les ONG - sur la transparence, sur certains projets précis, de même que sur limpact, le contrôle et lévaluation des projets - ont exercé une influence indéniable.
Dans lintervalle, les ONG sen prenaient à la Banque aux Etats-Unis et sur le plan international, lui reprochant sa ligne de conduite néolibérale, lincohérence de ses politiques en matière denvironnement, ses mégaprojets dans certains pays comme lInde et le Brésil et ses politiques en matière de dette et dendettement. Les campagnes des ONG contre certains aspects des politiques de la Banque ont atteint un point culminant avec la remise en question de son existence même, sous le slogan «50 ans, ça suffit!»
Même si la Banque prospère toujours, la lutte menée par les ONG pendant une décennie pour forcer la Banque Mondiale à rendre des comptes sur limpact de ses politiques et pratiques fait que lon surveille maintenant cette institution de beaucoup plus près, et que ses rapports avec les organisations de la société civile se situent dorénavant dans un tout autre contexte».
La donne a encore changé pour les ONG et le mouvement social lorsque la Banque a amorcé, de concert avec le FMI, la restructuration de la dette et des finances selon lapproche présentée dans le Rapport stratégique sur la réduction de la pauvreté (PRSP). Le PRSP, qui définit une partie des conditions entourant les prêts, en appelait à la société civile et plus particulièrement aux organisations et aux représentants des plus démunis: on invitait ces groupes à exprimer leur avis et à participer à lélaboration des stratégies nationales dans le domaine. Les conditions sont cependant demeurées assez floues, leur imposition douteuse sous langle du pouvoir réel qui en découlait, et leur mise en oeuvre intermittente et erratique.
Les rapports des ONG avec le Fonds Monétaire International (FMI) et les stratégies dinfluence à son endroit se sont développés plus lentement et nont pas atteint la même ampleur. Sil est possible de parler «dengagement» pour décrire les rapports entre la Banque Mondiale et bon nombre dONG, on doit plutôt parler de «distance critique» quand il est question des rapports avec le FMI. Il faut attendre à la fin du 20ème siècle pour constater un changement dattitude de la part du Fonds et des ONG.
LOrganisation Mondiale du Commerce (OMC) est maintenant lobjet par excellence de lattention, et souvent des critiques, des ONG et du mouvement social et cela remonte au moment de sa création en 1995 (voir ce qui suit). Organisée sans tenir suffisamment compte de ses rapports avec les appareils non gouvernementaux et sans grand souci de transparence, lOMC - et son secrétariat - a dû faire des pieds et des mains pour réparer les pots cassés en matière de relations extérieures. Le Conseil général de lOMC a développé un système daccréditation prévoyant la participation limitée des ONG aux conférences ministérielles. Laccès demeurait cependant très
restreint et la distance sociale et géographique entre les participants gouvernementaux et les ONG accréditées ne reflétait en rien les pratiques habituellement
en usage à lONU.
Les efforts du Sud en vue de surveiller et publiciser le plus possible les négociations de lUruguay Round - qui ont mené à lOMC - ont contribué à attirer lattention sur limpact que pouvaient exercer «de simples négociations commerciales» sur lenvironnement et le développement. Les campagnes menées par les ONG ont permis daméliorer quelque peu le niveau de transparence et laccès à linformation. Une partie du personnel affecté aux relations extérieures de lOMC est maintenant esponsable dassurer les rapports avec les ONG.
LOMC reste encore à lécart du système des Nations Unies. Des initiatives telles que le processus des Nations Unies pour le financement du développement et le Sommet de 2002 favorisent la participation de lOMC dans les faits, à défaut dune participation dans les règles.
Leffet cumulatif des conférences mondiales des années 1990 a entraîné lémergence dune certaine vision de lavenir - ou des avenirs - de la planète, même si elle reste encore bien incomplète. Sa réalisation implique des ressources et des politiques économiques fondées sur des objectifs sociaux, des politiques qui respectent les besoins, les droits de la personne, léquité entre les sexes et la viabilité de lenvironnement - ce que lon
appelle de manière un peu floue «un environnement dhabilitation. Bien des représentants dorganisations non gouvernementales participant à ces conférences ont pu constater à quel point ces idéaux démancipation sociale et de respect de lenvironnement sont à des années-lumière des politiques économiques mondiales émises par les institutions économiques multilatérales (IEM) et les grandes sociétés. Pour certains dentre eux, létape suivante consisterait donc à intégrer les IEM et leurs politiques aux structures des Nations Unies, avec ce que cela comporte de conventions sur les droits, léquité entre les sexes, les questions sociales et environnementales.

Société civile mondiale et
gouvernance mondiale?
La question de la gouvernance de la planète se situe, sans doute à juste titre, au coeur du débat sur la société civile internationale.
Les vingt dernières années ont vu se développer une nouvelle génération dinstitutions économiques multilatérales, outre la Banque Mondiale, le FMI et lOMC; on a conclu des ententes commerciales et des accords relatifs aux investissements dune portée considérable - lALE, lALENA et le projet dALEA dans les Amériques, lAPEC dans lAsie-Pacifîque, etc. On négocie entre-temps des centaines daccords bilatéraux sur le commerce et les investissements.
Cette nouvelle génération dIEM a modifié le système étatique, y compris limputabilité (relative) des institutions démocratiques nationales. Sous le couvert de termes neutres comme «les accords commerciaux», ces nouveaux traités touchent pratiquement tous les produits de base, toutes les normes et tous les services qui peuvent faire lobjet dun échange quelconque. LALENA, avec ses clauses dEtat-investisseur, a élargi le statut juridique des sociétés jusquà en faire léquivalent dEtats démocratiques. Contrairement aux traités sur les droits de la personne et lenvironnement qui les ont précédés, ces accords prévoient des sanctions matérielles en cas de non-respect, de même que des mécanismes pour lexamen et la surveillance des lois nationales.
LOMS représenterait maintenant «la nouvelle constitution économique» de la planète, sil faut en croire son principal dirigeant. Si cest le cas, le peuple ne se souvient pas avoir reçu dinvitation à lassemblée où elle a été adoptée.
Même sils ont mis un peu de temps à réagir, les mouvements civiques ont commencé à remettre en question ce nouveau transfert du pouvoir à des régimes internationaux apparemment lointains, et à organiser la résistance. La lutte entourant la ratification de lALENA sest étendue à pratiquement tous les Etats des Etats-Unis. Lorsque les négociateurs internationaux ont commencé à jongler avec lidée dun accord multilatéral sur les investissements (AMI) prévoyant des mesures de protection du pouvoir des grandes sociétés et des investisseurs, on a assisté à un déferlement dopposition dans ce qui constitue peut-être la première «lutte virtuelle» efficace. Un mouvement multinational qui a fait boule de neige, combiné aux doutes exprimés par une poignée de politiciens et de technocrates, a réussi à bloquer lAMI pour nous faire entrer dans une ère nouvelle en matière de politique mondiale.
Les journalistes et les médias se sont penchés avec fascination sur les affrontements de plus en plus nombreux entre jeunes protestataires - taxés à tort» danti-mondialisation» et de «mondialophobie» - et dirigeants gouvernementaux de plus en plus protégés, qui endossaient les «réformes» économiques néolibérales et le transfert de pouvoirs de plus en plus considérables dans le cadre des conférences de lAPEC (aux Philippines et à Vancouver, au Canada), de lOMS (à Seattle), du FMI/ de la Banque Mondiale (à Washington et à Prague) et du projet dALEA (à Québec).
On retrouvait les escouades anti-émeute, les nuages de gaz lacrymogène, les arrestations et les passages à tabac à la une des journaux. Mais dautres actions réalisées par les citoyens ont fait lobjet de beaucoup moins de publicité, même si elles visaient elles aussi à un changement important. Le mouvement du Jubilé contre la dette, autour des Sommets du G7/ G8 de Birmingham et de Cologne, a contribué à mettre la question de la dette internationale sur la carte politique, tout en forçant les ministres des Finances et les IEM à réagir. La multitude de réseaux de la société civile responsables de lorganisation des Sommets populaires lors des conférences de lOMC, de lAPEC et du Sommet des Amériques, a contribué au renforcement des réseaux sectoriels et intersectoriels.
Le premier Forum mondial sur la société (qualifié danti-Davos) tenu à Porto Alegre au Brésil, en janvier 2001, vient peut-être de marquer le début dune ère nouvelle en matière de politique civile mondiale. Il était remarquable par sa jeunesse, sa diversité et le fait quil se déroule dans un pays du Sud. La presse des Etats-Unis en a fait très peu de cas - elle navait délégué que 10 journalistes, parmi les 1.500 présents à lévénement. Il y a eu, bien sûr, quelques ombres au tableau (mentionnons, entre autres faiblesses du Forum, la présence écrasante sur le podium dhommes blancs dun âge certain lors des assemblées plénières). Mais les participants ont suffisamment apprécié lexpérience pour décider de la tenue dun deuxième forum une année plus tard. Le message transmis par le Forum appelait à une quête renouvelée de la démocratie, il respirait le bouillonnement culturel et un sens de la faisabilité politique enraciné dans les expériences concrètes des gouvernements de la ville et de lEtat-hôte de Rio Grande do Sul.

Début dune
ère nouvelle
Ces grands rassemblements publics ne constituent que la pointe de liceberg. Au-delà de la révolution associationnelle, on voit poindre une révolution organisationnelle. Quil suffise de mentionner:
limpact croissant exercé par Internet sur la façon de transmettre linformation, de faciliter les communications et dabolir lespace/ temps;
la croissance de réseaux non gouvernementaux de grande envergure, réunissant des groupes de toutes tailles, établis dans un éventail de lieux beaucoup plus diversifié que ce nétait le cas avec les ONG internationales traditionnelles;
le développement de ce que lon pourrait qualifier d»ONG transnationales», encore installées au Nord pour la plupart, présentant des structures internes de tous les types (certaines très centralisées, dautres très éclatées);
lémergence ou la résurgence de mouvements sociaux transnationaux, souvent sous la forme dalliances entre organisations populaires. Il arrive que ces alliances incluent une bonne partie des membres des «réseaux» de la société civile, voire même certaines ONG transnationales.
Il faut se garder denfermer dans des catégories étanches les divers types daction populaire ou celles émanant de la société civile. Les jeunes qui participent aux grandes manifestations, à la résistance passive ou aux confrontations anarchistes ne sidentifient peut-être pas du tout au modèle de leurs aînés affiliés aux ONG, aux syndicats ou aux organisations de femmes, mais ils partagent beaucoup plus daffinités quils ne le croient. Alors que la mère participe à une marche pacifique, le fils est en train daffronter les gaz lacrymogènes quelques rues plus loin. Un enseignant ou un professeur duniversité intervient avec fougue dans les débats dun forum «populaire» pendant que ses étudiants ou dautres jeunes, animés de la même fougue, sont en train de former une chaîne humaine pour bloquer lintersection. Ils se retrouvent peut-être également tous ensemble à manifester pacifiquement autour du périmètre de sécurité dun Sommet quelconque.
Les années 1990 ont laissé voir deux signes avant-coureurs de limpact des ONG et du mouvement social sur la réorganisation des institutions, du droit et des pratiques internationales. La campagne pour léradication des mines terrestres, qui a entraîné le traité dOttawa bannissant leur utilisation, constitue un exemple remarquable de la créativité des ONG. Mais elle laisse également présager ce qui pourrait découler de la collaboration entre ONG et pouvoirs intermédiaires. Le Traité de Rome établissant la Cour internationale de justice, issu lui aussi de la collaboration entre ONG et gouvernements, laisse entrevoir une ère nouvelle dans le domaine du droit international et de limputabilité.
A un niveau tout à fait différent, plusieurs appareils intermédiaires ont tenté dorganiser une forme de représentation mondiale de la «société civile mondiale». Pendant les années 1990, des groupes de spécialistes intéressés à la question de la gouvernance mondiale ont jonglé avec lidée dune assemblée consultative de la société civile qui fonctionnerait parallèlement à lAssemblée Générale des Nations Unies. La conférence mondiale de la société civile (tenue à Montréal en décembre 1999), le Forum des ONG de lAssemblée du Millénaire des Nations Unies (tenu à New York en mai 2000) et une foule dautres expériences du genre avaient pour but de représenter la société civile mondiale et de contribuer à lélaboration commune de visions, dobjectifs et de propositions concrètes. Dautres organisations songent à la façon de poursuivre lidée dun forum relié aux Nations Unies, soit par lentremise de conférences consultatives tenues à intervalles réguliers, soit par lentremise dun réseau virtuel, ou par une combinaison des deux formules.

Les organisations de la société civile
sur la scène mondiale:
défis organisationnels
Au fur et à mesure que les organisations de la société civile sétendent sur le plan géographique, social et sectoriel, et que saiguisent les défis reliés à la gouvernance de la planète que nous partageons tous, la question de la pertinence organisationnelle se pose de manière de plus en plus urgente pour bon nombre dOSC. On a besoin de nouveaux modes dorganisation et on trouve peu à peu des réponses, plus particulièrement en ce qui a trait au lien à établir entre instances locales et instances mondiales dans le cadre des débats et des actions à poser. Mais ces réponses arrivent-elles assez vite, sont-elles suffisamment efficaces et pertinentes?
Une enquête sur les défis à relever énumérait ces quelques éléments, parmi dautres:
Forme dorganisation - Réseaux informels, structures unitaires, structures dentreprise: quelle est la formule qui convient le mieux à la situation?
Gouvernance - Comment assurer la représentativité et la légitimité, limputabilité, le leadership, la prise de décision et se forger une identité (par lutilisation dun même nom ou dune «marque de commerce»)?
Champ daction, mandat et culture - Au fur et à mesure de leur croissance à lextérieur des cadres de la culture auparavant dominante du Nord/ de lOuest, les organisations plus expérimentées commencent à remettre en question le rôle et la place qui leur sont dévolus, tandis que les organisations plus jeunes doivent composer avec les défis reliés à la culture organisationnelle au moment où elles prennent de lampleur, sinternationalisent, etc.
Effectifs (quest-ce quun membre?), partenariats entre organisations - Certaines organisations considèrent les donateurs comme des membres, mais à quel titre le sont-ils? Dautres sont dotées de structures de représentation et de participation qui ont du mal à composer avec linternationalisation, avec la notion de participation «efficace», etc.
Mouvements de masse, luttes virtuelles et OSC traditionnelles - Des centaines dorganisations peuvent signer une pétition ou lancer une campagne de protestation par courriel du jour au lendemain. Des milliers de protestataires peuvent sorganiser pour contester une rencontre gouvernementale multilatérale en lespace dune fin de semaine. Les OSC traditionnelles ont parfois limpression de traîner de larrière à cause du temps quelles mettent à prendre les décisions ou en raison de leur étalement géographique. Ce que lon qualifie de «luttes et réseaux virtuels» est-il un phénomène fugace ou sagit-il plutôt dune nouvelle forme daction politique? Les organisations traditionnelles sont-elles capables de sadapter à un monde remanié?
Stratégies et tactiques, violence et non-violence - Les manifestations massives contre les Sommets de lOMC, de la Banque et du Fonds ont été suivies dun renforcement des mesures de sécurité et dune recrudescence de la répression. Les décisions dordre tactique et même les objectifs densemble varient énormément dun mouvement populaire à lautre. Assisterons-nous à un nouveau consensus sur le type daction à développer, ou verrons-nous plutôt le «mouvement» soumis à des divisions et à des scissions?
On peut sentir en filigrane lévolution de la dynamique dans les rapports Nord/ Sud.
Alors que se poursuivent les recherches sur bon nombre de ces phénomènes, il y a lieu de procéder à une réflexion entre groupes, entre réseaux et entre secteurs. Le travail à échelle réduite entrepris par certains organismes de financement, le processus de réflexion et les conférences organisées par des groupes tels que le Forum International de Montréal (FIM) et le travail soutenu de CIVICUS et dautres instances régionales y contribuent sans aucun doute, mais il convient de continuer ce travail, de manière à la fois critique et créatrice.

Société civile et
évolution culturelle
Au-delà des rapports avec les gouvernements et les appareils intergouvernementaux, on peut envisager lhistoire des organisations de la société civile sous langle dune formidable évolution culturelle.
- Le mouvement environnemental international a entraîné un changement des comportements difficile - voire même impossible - à imaginer pour les gouvernements. Il a transformé la façon dont bien des gens considèrent la croissance, la consommation ou les rapports entre lhumanité et la biosphère.
- Les défenseurs des droits de la personne navaient peut-être jamais osé imaginer que les pressions quils ont exercées sans relâche à Genève pour mettre fin à la torture allaient non seulement amener ladoption dune convention internationale et des changements dans les lois nationales, mais que cela allait également entraîner labandon graduel de ces pratiques, dans une société après lautre.
- Même sil reste encore bien des obstacles à franchir, le mouvement des femmes a influencé les comportements, la politique et la façon de parler. Comme dans le cas du mouvement environnemental, le regain dintérêt accordé aux rapports entre hommes et femmes laisse présager une évolution dans notre façon de percevoir et dévaluer à la fois le monde, nos sociétés, et des questions comme la pauvreté, la croissance de léconomie et son impact.
- Lun des symptômes du changement culturel, et non le moindre, est la place accordée par les réseaux à certains aspects de la «révolution sexuelle», notamment dans le cas des organisations de défense des droits des gais et lesbiennes. Les manifestations de cette «libération» se font sentir à peu près partout dans le monde, à Taipei autant quà Paris ou à San Francisco.
- Manuel Castells allègue que ces virages culturels, couplés à ceux qui sont mis de lavant dans les nouveaux réseaux de communication, nous signalent que le pouvoir est en train de changer de place, que les nouvelles formes du pouvoir se trouvent désormais dans linformation et les images qui façonnent la vie des gens et leur comportement. Certes, les médias détiennent un pouvoir indéniable sur les mentalités, mais les organisations de la société civile ont exercé une influence déterminante sur les façons de penser, et elles continuent de le faire.
Lun des aspects les plus intéressants de ce virage culturel réside peut-être dans la possibilité de réévaluer et de reformuler les étalons de mesure de la valeur dans la société humaine. Le produit national brut, avec toutes les limites quil comporte, de même que les indices encore plus faussés que constituent Dow et Nasdaq, sans parler des taux de change qui varient sans cesse, continuent de dominer la nouvelle et de biaiser les décisions des acteurs économiques et politiques. Mais il existe un nombre croissant de réseaux qui développent et qui appliquent de nouveaux étalons de mesure de limpact de lactivité humaine, quil sagisse de lévaluation du poids et de la largeur de notre empreinte environnementale, de létude des indicateurs selon le sexe du Rapport sur le développement humain ou du travail à partir dindicateurs encore plus perfectionnés de la «qualité de vie».
Les conférences mondiales des années 1990 - couvrant des domaines aussi variés que la façon dont nous nous occupons de la planète et des gens qui lhabitent, nos modes de reproduction et la façon dont nous prenons soin de nos enfants - ont brossé les grands traits dun tableau qui nous laisse entrevoir le genre de monde vers lequel tend lhumanité. Les nombreux documents «de référence» et les déclarations des ONG sont allés encore plus loin. Considérés dans leur ensemble, ils ont renouvelé et élargi les aspirations de laprès-guerre incarnées dans la Déclaration universelle des droits de lhomme et les conventions relatives aux droits de la personne qui ont suivi. Ils ont mis de lavant des objectifs en comparaison desquels les buts présentés fièrement par lAssemblée du Millénaire des Nations Unies ne constituent quune timide ébauche.

La société civile: concept limité,
réalité ans limites
Les débats entourant la signification et lutilisation du terme de «société civile» vont probablement nous survivre et se poursuivre bien après que cette polémique langagière ait perdu toute utilité. Comme nous la rappelé le commentateur Jamie Swift, la société civile «constitue, et constituera toujours, le lieu de la controvers».
Mais la société civile internationale nest pas seulement un lieu de controverse, cest aussi une réalité en puissance. Ainsi que le mentionnait avec moi Anita Anand il ny a pas si longtemps, «il nous arrive parfois de lapercevoir, dans des visions de lavenir, des expériences.»
Mais la société civile actuelle est-elle en mesure de jongler avec sa propre gouvernance, est-elle prête à former des institutions efficaces et imputables, au service du bien public? Avons-nous atteint le stade où la société civile mondiale a appris à se connaître, où elle est consciente de son identité et capable dénoncer clairement des objectifs communs pour la vie sociale, économique et environnementale?
Nous partageons toujours la vision exprimée par Philip Allott il y a plus de dix ans :
«Dans une société internationale capable de reconnaître au moins quelle constitue bel et bien une société... lhumanité ne cesse de découvrir et de redécouvrir son humanité, ce que cela signifie que dêtre humain... Des mots dhier et de demain, des idées, des théories et des valeurs vont affluer à la conscience de lhumanité tout entière, comme des courants jamais domptés qui se rejoignent à nouveau dans un grand fleuve. Collectivité, coopération, confiance, sollicitude, compassion, besoin, justice, devoir, épanouissement de soi, don de soi, discipline de soi» (Allott, 1990). Il y a dix ans, Allott a conclu que notre économie a beau être mondiale, il nous manque toujours une société civile mondiale consciente de sa propre existence. Ce que lon qualifie de processus de «mondialisation par le bas» constitue peut-être le moyen par lequel la société civile internationale prendra conscience delle-même. Chaque organisation non gouvernementale nationale ou internationale, chaque mouvement social transnational, forme un élément de ce processus. Le processus en vue daméliorer notre façon de nous gouverner et celle de partager nos réalisations pour continuer à bâtir un monde et une société mondiale renouvelés est peut-être le terreau où germeront enfin de nouvelles institutions et une nouvelle harmonie au sein des nations et à léchelle mondiale.
Source: Civicus
John W. Foster est chargé de recherche principal en matière de société civile à lInstitut Nord-Sud dOttawa, au Canada, auteur et co-éditeur de «Un monde pour tout le monde: la société civile, les Nations Unies et lavenir du multilatéralisme» (1999) et dautres ouvrages portant sur les rapports entre la société civile et le gouvernement. Il a été Ariel F. Sallows Professor of International Human Rights à la faculté de droit de lUniversité de la Saskatchewan, secrétaire national dOXFAM-Canada, professeur invité au Center for US-Mexican Studies de lUniversité de la Californie, ainsi que membre du comité de coordination international de Social Watch.

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