D+C Développement et Coopération (No. 2, Mars/Avril 2002,
p. 18 - 20)

«Manger à sa faim, est un droit de lhomme
fondamental»
Johannes Rau

La République fédérale dAllemagne est membre de la FAO depuis 1950. La FAO a été la première institution spécialisée des Nations Unies à laquelle lAllemagne a adhéré, vingt-trois ans avant que lAllemagne ne devienne membre à part entière de lOrganisation des Nations Unies.
Nous avons adhéré à cette organisation parce que nous étions convaincus que lutter contre la faim dans le monde est une mission primordiale et profondément humaine à laquelle nous voulons participer activement. Cela reste vrai aussi cinquante ans plus tard.
Manger à sa faim est un droit de lhomme fondamental. Qui lutte contre la faim lutte par des moyens pacifiques pour un monde plus pacifique. La FAO peut assumer une part importante dans la réalisation de ce droit. Cest pourquoi il nous faut la renforcer, précisément à lépoque actuelle.
Je remercie la FAO pour les efforts quelle déploie afin de coopérer encore plus étroitement avec les autres organisations des Nations Unies. Cest là un pas important et nécessaire pour que nous puissions enfin éradiquer la faim et la pauvreté sur toute la planète.

Eradiquer la pauvreté
«Lutter contre la faim pour réduire la pauvreté» est le thème de la Journée mondiale de lalimentation 2001. Nous devons bien entendu accepter de nous voir demander pourquoi, à lheure actuelle, tant de gens souffrent encore de la faim, malgré tous les progrès que nous avons réalisés dans les domaines de la technique, de la science et de léconomie. Quelle erreur avons-nous commise? Navons-nous pas pris le problème suffisamment au sérieux? Est-ce une question dargent ou bien de manque dintérêt ou de responsabilité? Que pouvons-nous faire mieux? Que devons-nous faire mieux? Se pourrait-il que nous disposions des bons concepts mais que nous ne les utilisions pas? À quoi sert donc davoir codifié un droit de lhomme si, chaque jour, ce droit est violé des millions de fois, si, chaque jour, 24000 êtres humains meurent de faim, dont 18000 enfants de moins de cinq ans?
Les êtres qui souffrent de la faim accusent la communauté internationale. Tout être qui meurt de faim nous condamne. La faim nest, en effet, pas un destin irrévocable. uvrer pour lutter contre la faim nest pas voué davance à léchec. Il y a vingt ans encore - à cette époque Willy Brandt évoquait ici ses visions - 29 pour cent des habitants des pays dits en développement étaient sous-alimentés. Aujour-dhui, ils sont 18 pour cent, alors que la population mondiale a fortement augmenté. Il nempêche que 815 millions dêtres humains souffrent toujours de la faim et que ce sont 815 millions de trop. Tandis que nombre dhabitants des pays riches combattent les effets de la suralimentation et du manque dexercice, les autres se battent pour assurer simplement leur survie. Cela ne peut être le monde juste que nous appelons tous de nos vux!
La population mondiale connaît une croissance accélérée. Cela ne pourra pas changer du jour au lendemain. Doù la nécessité urgente daméliorer le rendement de la production de denrées alimentaires.
Dun autre côté, il faut bien dire que, pour augmenter à court terme le rendement des récoltes, les sols sont surexploités dans de nombreuses régions du monde. Dans les pays dits en développement, ce nest pas la négligence qui en est la cause. Cette surexploitation est due à la misère la plus extrême et à lignorance. À long terme, pourtant, les conséquences en sont dévastatrices: les sols se dessèchent, ils font place à la steppe et ils deviennent infertiles. En conséquence: au lieu daugmenter, les rendements des récoltes diminuent. Quiconque veut éviter cela doit nettement augmenter les fonds investis dans la recherche agricole afin que des technologies adaptées aident à conserver la fertilité des sols cultivés et que lon parvienne à long terme à des rendements élevés.
Si lirrigation extensive a permis daméliorer le niveau des récoltes dans bien des régions du monde, les réserves deau potable, en revanche, diminuent, et le nombre dêtres humains qui souffrent de la soif augmente. Depuis 1950, les ressources mondiales deau potable ont diminué de près des deux tiers. Chaque année, douze millions dêtres humains meurent en raison de la pénurie deau et pour avoir consommé de leau potable contaminée.

Nouveaux accords
Il nous faut conclure durgence de nouveaux accords obligatoires spécifiant les modalités de lexploitation commune des cours deau transfrontiers. Nous avons besoin de technologies qui nous permettent dobtenir de plus hauts rendements en économisant leau. Pour cela, nul na forcément besoin de hautes technologies. Les expériences des autres régions suffisent souvent. Elles renferment de bonnes idées.
La construction de réseaux et les activités de conseil adaptées aux besoins peuvent constituer une aide précieuse. La FAO et de nombreuses organisations non gouvernementales sen sont rendu compte et progressent dans cette voie avec beaucoup de succès. On peut nommer bien des exemples convaincants en Bolivie et en Ethiopie, au Brésil et en Thaïlande, au Kenya et au Bangladesh, ainsi que dans dautres pays. Ces exemples sont encourageants.
À mes yeux, nous parlons trop, dans la lutte contre la faim, des potentiels et des instruments techniques et trop peu des potentiels et des instruments politiques. Les seuls moyens techniques ne nous permettront pas de résoudre le problème. Nous savons que la guerre génère la pauvreté, la misère et la faim, et que la faim peut engendrer la violence et la guerre. Cest un cercle vicieux dont nous devons nous sortir par des moyens politiques.
Ce quil nous faut sur cette planète, ce ne sont pas plus de militaires ni plus darmes. Ce quil nous faut, ce sont davantage dhommes dÉtat éclairés, cest un plus grand courage face aux déplaisantes réalités. Nous devons renforcer la capacité de dialogue et la compréhension mutuelle, dans les pays et par-delà les frontières, pour que lignorance nengendre pas la haine, la violence, la terreur et la guerre. Face justement aux terribles événements du 11 septembre, je suis fermement convaincu que nous devons uvrer au dialogue entre les civilisations. Jy apporterai ma contribution.
Un développement prospère, favorable à tous les citoyens, est impossible là où règnent la dictature, loppression, lintolérance et la corruption. Ce sont lenvie et la discorde, la résignation et lapathie, la peur et le désespoir qui sont alors engendrés. Dans le domaine de la politique de développement, il a souvent été question de la «bonne gouvernance». Ce terme en fait sourire plus dun. Et pourtant, je considère que ce quil implique est lune des conditions primordiales du progrès humain.
La «bonne gouvernance» signifie:
- le respect des droits de lhomme,
- la réduction des graves inégalités sociales,
- la lutte efficace contre la corruption et
- la démocratisation de lÉtat et de la société.
Léquité, la justice et la participation sont les piliers permettant à une société de trouver un équilibre stable et de mener une action dynamique. Les parlements et les gouvernements, ainsi que tous les responsables politiques doivent en être convaincus. Alors on aura tout lieu despérer que les choses saméliorent, pas du jour au lendemain, mais petit à petit. Alors il y aura aussi tout lieu despérer que laide ne senlise pas mais quelle mûrisse comme une semence plantée dans un sol fertile.
La majeure partie de ceux qui souffrent de la faim dans ce monde vit dans des régions rurales et dans des conditions que nous, dans le Nord, avons bien du mal à nous imaginer. 400 millions de petits agriculteurs peuplent les pays dits en développement. Ce ne sont pas des agriculteurs animés par une passion ou par lamour pour leur terre natale. Non, ce sont des êtres humains qui luttent chaque jour pour assurer leur survie et celle de leur famille. Ils nont pas dautre source de revenu. Toute mauvaise récolte constitue pour eux une catastrophe existentielle.
Cest pourquoi nous devons cibler encore plus les ressources financières dont nous disposons pour la coopération au développement sur le développement des espaces ruraux. Cest là que nous pouvons lutter avec le maximum defficacité contre la faim: grâce à lassistance-conseil, aux petits crédits et à lassistance technique.

Développement des
espaces rurales
Pour les statistiques, il existe suffisamment à manger pour tous sur la planète, mais les statistiques déforment la réalité. Laide alimentaire nest judicieuse quen cas de grave famine. Fournir en permanence des denrées alimentaires a pour effet de détruire les marchés locaux et de priver les paysans indigènes de leurs moyens de subsistance. Mieux vaut promouvoir lentraide. Cest la meilleure solution.
On note régulièrement que lun des facteurs décisifs de succès dans la coopération au développement est léducation et la communication du savoir. Cet aspect joue également un rôle tout à fait décisif pour freiner la forte croissance démographique dans certains pays.
Il convient donc de renforcer le conseil familial au même titre que lensemble du domaine éducatif. Les femmes devraient être les premières destinataires car ce sont elles, souvent, qui portent le plus lourd fardeau et la plus grande part de responsabilité.
Tout cela coûte beaucoup dargent. Or, cet argent, les pays dits en développement ne lont pas, pas plus que les organisations gouvernementales ou non gouvernementales. Jaimerais toutefois rappeler aujourdhui une décision, adoptée par lAssemblée générale des Nations Unies en 1970, que nous ne devrions pas oublier. À lépoque, les pays riches de la planète sétaient engagés à consacrer 0,7 pour cent de leur produit national brut à laide au développement. Cette décision est en vigueur depuis 30 ans, mais elle nest pas mise en uvre. Pratiquement aucun pays na atteint cet objectif jusquà aujourdhui. Voilà une bien triste vérité. Je considère que nous devons maintenir cet objectif des 0,7 pour cent parce quil me paraît à la fois raisonnable et approprié. Il nous permettrait à long terme de gagner bien plus quil ne nous coûte. Nous devons aussi réfléchir davantage à un système économique mondial équitable.
Il continue dexister bien trop dobstacles qui portent atteinte aux possibilités économiques et qui avantagent les pays industrialisés. Il faut que cela change. Des tentatives louables ont déjà été lancées entre-temps.

Mondialisation
Je rappelle linitiative de Cologne sur la dette. La Communauté européenne a lintention de supprimer complètement ses subventions à lexportation de céréales dans quelques années. Celles-ci nentraveront plus alors les marchés dans les pays en développement. Nombreux sont ceux qui misent fortement sur la mondialisation de léconomie. Moi aussi, je vois les chances qui soffrent ainsi pour beaucoup de pays et de gens. Toutefois, participer à léconomie mondialisée suppose que lon dispose de ressources humaines dotées dune bonne formation et de systèmes de communication modernes. Dans ces conditions, qui, dans les pays dits en développement, a vraiment une chance?
En vérité, jai bien limpression que la mondialisation - du moins jusquà maintenant - se joue principalement entre les pays industrialisés. Cest pourquoi nous devons veiller à ce que la mondialisation ne creuse pas un plus profond fossé dans notre monde entre pays pauvres et pays riches, entre pays qui profitent du progrès technique et économique et pays qui en sont coupés pour longtemps.
Qui croit donc que la dite «mondialisation» apportera automatiquement la prospérité à tous se trompe et induit les autres en erreur. Je mets en garde de ne pas utiliser la mondialisation comme prétexte pour se croiser les bras et pratiquer lattentisme dans la politique de développement. Au contraire! La mondialisation signifie pour la coopération au développement de nouveaux défis que nous devons gérer activement et sur la base du partenariat.
Nous avons besoin de paix et de démocratie dans toutes les régions du monde. Nous avons besoin de la sécurité globale, dun système commercial mondial équitable, nous avons aussi besoin du progrès technique et de la solidarité globale. Tous les habitants de la planète en profiteront. Nul dans les pays riches du Nord ne peut sérieusement croire pouvoir vivre à la longue tranquillement sur une île des bienheureux, au milieu dune mer de souffrance et de détresse. Cest pourquoi il est aussi dans le plus strict intérêt des pays riches de vaincre la faim. Les barbelés et les murs ne sont pas une réponse aux courants de réfugiés, à la pauvreté et à la misère.
Nous avons besoin dune coalition internationale contre le terrorisme meurtrier. Nous avons besoin aussi dune alliance planétaire contre la faim et la pauvreté.
Pour y parvenir, nous devons aiguiser la prise de conscience que, dans ce monde unique qui est le nôtre, nous sommes plus que jamais tributaires les uns des autres et dépendants les uns des autres. Nous devons donc éradiquer la violence partout dans le monde, respecter la diversité des cultures, des nations et des régions et renforcer les solidarités, ce dans le cadre général de la lutte pour la démocratie et les droits de lhomme et contre la faim et la pauvreté.
Discours prononcé par Monsieur Johannes Rau, Président de la République fédérale dAllemagne, à loccasion de la Journée mondiale de lalimentation devant lOrganisation des Nations Unies pour lalimentation et lagriculture à Rome,
le 16 octobre 2001

D+C Dévelopment et Coopération,
edité par: Deutsche Stiftung für internationale Entwicklung (DSE)
Rédaction:
D+C Dévelopment et Coopération, B.P., D-60268 Frankfurt, Allemagne. E-Mail: remeyer@t-online.de
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