D+C Développement et Coopération (No. 2, Mars/Avril 2002,
p. 13 - 15)

Propriété foncière et gestion des ressources naturelles
Expériences tirées du dialogue politique international et des cours de formation pour gestionnaires de ressources naturelles et décideurs politiques.
Erwin Geuder-Jilg/
Thomas Petermann

«Dans de nombreux pays les zones protégées comme les forêts tropicales primaires sont des zones daccès pour ceux qui nont pas accès à la terre ailleurs dans leur pays. Si nous voulons réduire la pression sur les zones protégées nous devons améliorer laccès à la terre à lextérieur de ces zones»... cest le commentaire fait par le directeur dun parc national latino-américain pendant un séminaire organisé en 2000 par la DSE sur la propriété foncière, les litiges juridiques et les zones protégées.
Ces sept dernières années, le Centre de Développement pour lAlimentation et lAgriculture de la DSE (ZEL) a régulièrement mis laccent dans des séminaires, des stages de formation et des conférences sur les questions liées à la propriété foncière, lobjectif étant de mettre en lumière la relation entre laccès à la terre, la sécurité foncière et lexploitation durable des terres. Parallèlement des sujets brûlants comme la justice sociale, la réduction de la pauvreté et le besoin daccroître la productivité agricole ont également figuré à lordre du jour, par exemple à la conférence sur laccès à la terre, en 2001 à Bonn.
Les programmes de la DSE organisés pour des participants dAfrique, dAsie et dAmérique latine sur des thèmes comme «planification de lexploitation des terres pour le développement rural», «gestion intégrée des eaux» ou «gestion des zones protégées» ont tous révélé quun accès sûr à la terre jouait un rôle capital dans lamélioration de lexistence des foyers ruraux et était un préalable à un usage durable des terres. Ces programmes sont destinés à deux groupes cibles: 1) des décideurs responsables du cadre légal et politique de la gestion durable des ressources naturelles, 2) des professionnels spécialisés dans la planification et la gestion des terres, de leau, des forêts et de la faune au niveau local. Au total quelque 900 personnes ont participé à des séminaires et des cours de formation du ZEL à Zschortau et à des conférences du ZEL à Feldafing.
Plusieurs points importants se sont dégagés des discussions menées dans le cadre de ces programmes:
- la question de la propriété foncière est une question fondamentale, mais la propriété privée et les droits dusage de leau, des arbres, des pâtures et de la faune ne sont pas moins importants et doivent être intégrés dans le débat sur la propriété foncière pour élargir la discussion à la «propriété des ressources naturelles».
- Dans tous les pays les régimes fonciers ont derrière eux une longue histoire qui est le reflet dévolutions politiques et sociales. Pendant les périodes de transition politique la restauration de droits «anciens» entre en conflit avec les lois foncières et les servitudes existantes. En Afrique du sud par exemple la restitution danciens droits fonciers à des groupes de population autrefois marginalisés (noirs ou métis) est devenue un sujet brûlant après la chute du régime de lapartheid.
- Dans de nombreux pays latino-américains, les droits fonciers des populations autochtones indiennes ont été légalisés par des gouvernements réformateurs bien avant le 500ème anniversaire de la «découverte» de lAmérique. Les droits fonciers indigènes varient toutefois dun pays à lautre et certains peuples indigènes sont dans une position de faiblesse pour défendre leurs droits contre linvasion aggressive de colons, dorpailleurs ou de compagnies pétrolières. La réserve Huaorani, dans le bassin inférieur de lAmazone en Equateur, en est un exemple. Les droits fonciers des Huaoranis nincluant pas le sous-sol, des sociétés nationales ou internationales ont pu profiter de ce vide juridique. Lexploitation pétrolière a causé des dommages environnementaux massifs à un écosystème local qui en tant que réserve était précisément censé fournir une base de ressources au peuple Huaorani.
La restauration de droits traditionnels exige donc daller plus loin que la simple création de réserves, elle ne peut être effective que sil existe une volonté politique de garantir et de protéger ces droits.
- La propriété traditionnelle, formelle ou informelle, de même que les droits dusage ont été largements négligés ou ignorés dans la création de zones protégées (parcs nationaux, réserves naturelles, forêts protégées, etc). De là de sérieux conflits dans et autour des zones protégées. Dun côté il existe de nombreuses tribus ou communautés rurales qui peuvent revendiquer danciens droits fonciers ou droits dusage. De lautre il peut savérer extrêmement difficile de faire des choix dans le traitement des populations originelles comme de celles qui ont empiété par la suite sur les limites dun parc: faut-il leur accorder ou non des titres de propriété? Peut-on restreindre lutilisation de la terre, une ressource naturelle, et/ou la vente de terres? La réinstallation assortie dune compensation équitable est-elle une option applicable et socialement acceptable? Comment assurer que des communautés se plieront aux lois et règlements visant à préserver la nature?
Beaucoup de responsables politiques et de réformateurs centrent la discussion sur la fonction sociale de la terre. Dans cette optique les réformes agraires sont donc destinées à améliorer cette fonction. Pour les gestionnaires des ressources naturelles toutefois, comme pour les conservateurs de la nature, la question se pose aussi dans les termes suivants: les régimes fonciers peuvent-ils favoriser les fonctions environnementales au sens dune exploitation durable des terres ou des ressources naturelles? Lexpérience des participants aux programmes de la DSE enseigne que la durabilité de lusage de la terre ne dépend pas seulement du type de régime foncier:
- la propriété privée ne garantit pas une exploitation durable de la terre. Des conflits peuvent éclater entre intérêts individuels et intérêts nationaux. A cela il faut ajouter les risques liés à la spéculation foncière, linsécurité de la propriété privée si lEtat décide dintervenir, enfin, mais ce nest pas le moindre facteur, labsence de connaissances comme de services techniques et financiers. Une réforme agraire menée sur des terres privées peut aussi être utilisée par le parti au pouvoir à des fins purement personnelles.
- La gestion de la propriété communale est le terrain de jeu favori des outsiders, en particulier des ONG, mais elle ne répond pas toujours aux besoins locaux. Lenregistrement des terres communales nest pas suffisant, la question dune représentation contrôlée de la communauté reste floue, principalement dans des sociétés passant par une phase de transition entre le mode de vie traditionnel et moderne. Faute dun contrôle efficace par de solides organisations locales et dune chefferie traditionnelle responsable, il est fréquent que de puissants dirigeants semparent de terres ou accordent, à leur plus grand profit personnel, des concessions à des sociétés forestières qui exploitent le bois.
- LEtat possède de vastes surfaces à des fins de préservation, par exemple les parcs nationaux, les forêts du domaine public, les réservoirs deau et les zones côtières, ainsi que des sites destinés à une exploitation des ressources naturelles. La corruption, pourtant, existe au sein des gouvernements et les conflits dintérêts ne sont pas rares entre les différents secteurs. Cela se traduit par une dégradation de la propriété publique, par exemple lorsque des sociétés forestières obtiennent des concessions dans des zones protégées en versant des pots-de-vin à de hauts fonctionnaires des Eaux et Forêts ou lorsque la compagnie pétrolière nationale explore des gisements à lintérieur dune zone protégée. Rares sont les pays où le ministère de lenvironnement est plus puissant que le ministère de lénergie et des mines, un lieu où les décisions politiques sont habituellement influencées par le lobby économique.

Que fait la DSE? Quel est limpact
de son action?
Laccès à la terre a de nombreuses dimensions, dont laccès à linformation et à des institutions mandatées pour planifier et gérer les ressources naturelles. Les procédures de planification au niveau national et local sont souvent compliquées, longues et onéreuses. La planification sectorielle est rarement harmonisée dans le sens dune planification intégrée des ressources naturelles. Linformation sur les lois foncières, les politiques et les procédures de planification est donc dune importance capitale et fournit le cadre nécessaire à une planification intégrée réussie. Les programmes de la DSE sadressent à des acteurs importants du monde rural dans le but de les familiariser avec les concepts de réforme agraire et les instruments du développement rural. Ce sont des fonctionnaires en milieu rural, des planificateurs spécialisés dans lagriculture, la foresterie et lutilisation des ressources naturelles ou de la terre, du personnel de développement rural, des directeurs de zones protégées, des administrateurs de districts et de provinces ou encore des experts dONG.
Les projets de développement mettent eux aussi laccent, à présent, sur les questions foncières. Les organismes financiers internationaux appuient la délivrance de titres fonciers, létablissement de cadastres et de tribunaux agraires. Des mécanismes de gestion informelle des conflits sont mis en place et des campagnes dinformation sur les législations en vigueur aident les paysans à comprendre leurs droits de même que les procédures à suivre pour obtenir des titres de propriété. Le succès de ces mesures dépend des capacités des institutions compétentes, a) pour mener concrètement ces activités, b) pour contribuer, au niveau politique, à une meilleure information des décideurs politiques appelés à tracer un cadre légal qui favorise une exploitation durable des terres dans un contexte social, économique et politique spécifique. Le ZEL organise des séminaires destinés en priorité à renforcer le savoir-faire en matière de propriété foncière, de gestion des conflits et dintégration des questions de propriété dans les processus de planification.
Les réformes agraires imposées den haut ou guidées par des approches sectorielles sont par nature vouées à léchec. Les institutions responsables agissent souvent de leur propre chef, sans coordination contraignante avec les services chargés de lagriculture, de leau et de lirrigation, de la foresterie ou des infrastructures. Les programmes de la DSE ont donc pour vocation de faire prendre conscience du besoin dune planification intégrée et participative et de lillustrer concrètement par des exercices pratiques de planification. Laccent est mis tout spécialement sur lintégration entre différents secteurs et la participation de différents acteurs.
Le ZEL a par exemple organisé avec des partenaires locaux des cours pratiques sur la «Planification dune exploitation des terres à base communautaire» au Zimbabwe, en Ouganda, en Ethiopie, en Afrique du sud, au Laos, au Vietnam, en Bolivie, au Pérou et en Equateur. Les droits traditionnels, formels et informels, de même que les besoins locaux y ont été largement pris en considération dans lélaboration de plans locaux dexploitation des terres.
La propriété privée est considérée par beaucoup comme lunique moyen dassurer la durabilité. Lexpérience enseigne que la terre communale peut être gérée de manière durable si des droits dusage sont autorisés à long terme, si des règles sont clairement établies et appliquées par de puissantes organisations locales et si les connaissances ainsi que les capacités de gestion de ces organisations locales sont renforcées. Les gouvernements locaux jouent bien sûr un rôle critique dans ce processus et cela explique que les programmes du ZEL sadressent souvent à ces groupes. Le programme CAMPFIRE mené au Zimbabwe a montré que de tels concepts peuvent fonctionner lorsque le cadre sy prête. Des concepts similaires sont en train dêtre élaborés dans de nombreux pays de lAfrique australe. Le ZEL organise également, avec des partenaires en Afrique orientale et australe, des séminaires sur une gestion coopérative de la faune pour discuter, mettre en pratique et diffuser des solutions viables vers une utilisation durable des ressources sur les terres communales.

Spécialiste de léconomie agricole, Michael Kirk, met en garde contre la forte diminution de la production agricole au Zimbabwe. «Si lévolution politique actuelle, marquée par la violence et les évictions de fermiers blancs, devait se poursuivre, les rendements risquent encore de chuter davantage», a-t-il déclaré auprès du Service de presse de lEglise protestante allemande, epd. Il estime que le président zimbabwéen, Robert Mugabe, utilise la réforme agraire pour se maintenir au pouvoir, quil sen sert pour détourner lattention des problèmes nationaux et trouver des boucs émissaires sur qui faire retomber la responsabilité de la crise économique.
Comme on a pu le constater par le passé, les réformes agraires qui se sont limitées à une simple redistribution des terres, se sont soldées en général par un échec, rappelle Michael Kirk. Souvent, les bénéficiaires ne savèrent pas en mesure dobtenir de bons rendements, alors ils sendettent et courent le risque de perdre leurs terres. En fait, une réforme agraire devrait sappuyer sur une stratégie globale, prenant en compte le fait que les sans-terres doivent obtenir non seulement loutil foncier, mais aussi un accès au crédit et une assistance à la commercialisation de leurs produits.
Michael Kirk souligne que pendant le conflit Est-Ouest, les réformes agraires étaient souvent contestées car décrétées «den haut». En outre, il était difficile de faire la distinction entre les aspects idéologiques et les objectifs économiques, comme cétait le cas quand un régime socialiste décidait de redistribuer des terres. Aujourdhui, on assiste à une désidéologisation du débat. Selon Michael Kirk, il y a un consensus sur le fait que le problème agraire ne peut être résolu en sen remettant aux seuls mécanismes du marché, mais quil faut des mesures daccompagnement.
Actuellement, la redistribution des terres ne fait pas partie des activités soutenues de manière directe par la politique de développement. Il ny a aucun donateur, pays ou organisation, qui apporte son aide financière pour dédommager les personnes expropriées par lEtat. On préfère soutenir les réformes agraires par le biais de lattribution de crédits, dune assistance-conseil et du développement des infrastructures.

Erwin Geuder-Jilg, consultant de lAGEG sur la
gestion des ressources naturelles, formateur à la DSE depuis 1994.
Thomas Petermann, directeur de programmes au ZEL de Zschortau, service de la gestion des ressources naturelles.
Pour de plus amples informations: www.dse.de/zel/landinfo.

D+C Dévelopment et Coopération,
edité par: Deutsche Stiftung für internationale Entwicklung (DSE)
Rédaction:
D+C Dévelopment et Coopération, B.P., D-60268 Frankfurt, Allemagne. E-Mail: remeyer@t-online.de
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