D+C Développement et Coopération (No. 2, Mars/Avril 2002, p. 28 - 29)


Santé publique et Coopération internationale
Le Rwanda face aux défis majeurs de la pauvreté.

Gaëtan Sebudandi


Le fait de prendre en charge le secteur de la santé publique, aujourd’hui au Rwanda, n’est pas une sinécure, loin de là. C’est un énorme défi, doublé d’une préoccupation constante.



Le ministre rwandais de la Santé, Ezéchias Rwabuhihi, en est parfaitement conscient. Plus qu’un honneur ou la juste reconnaissance de ses mérites de médecin de terrain, il assume la lourde responsabilité de ses fonctions avec lucidité, sérénité et compétence. Presque avec l’intime conviction d’obéir à son destin, avec courage et ténacité. Une sorte de fatalité inéluctable dont il faut simplement savoir se montrer à la hauteur.

Le ministre Rwabuhihi a effectué une visite de deux semaines en Belgique et en Allemagne. La visite en Allemagne du ministre rwandais répondait en fait à une invitation de son homologue, la ministre fédérale de la Santé, Ulla Schmidt, qui avait mené des entretiens fructueux à New York avec la délégation rwandaise, à l’occasion de la session spéciale de l’ONU sur le SIDA, en juin dernier. Ce voyage lui a permis de rencontrer, entre autres, les responsables de la coopération et de la santé publique dans ces deux pays. «L’ objectif était d’insister, dit-il, sur l’urgence de prendre en considération les deux fléaux majeurs - le SIDA et le paludisme - qui sont les principaux pourvoyeurs de mortalité, notamment au Rwanda. Ils sont aussi, par ailleurs, au même titre que la tuberculose, les conséquences naturelles et souvent les facteurs de la pauvreté dans les pays les plus démunis».

A l’occasion de ces échanges, fait observer le ministre rwandais de la Santé, on peut tout de même se féliciter du fait que le retentissement psychologique créé par le choc du SIDA dans les consciences, ne permet plus d’ignorer, dans les rencontres internationales, les ravages causés parmi les populations pauvres par les autres maladies endémiques. «Là où l’on parle du SIDA aujourd’hui, on ne peut plus passer sous silence les méfaits du paludisme et des autres maladies infectieuses. C’est déjà un progrès pour surmonter l’oubli et l’indifférence des nantis par rapport à ces calamités, volontiers considérées comme des causes naturelles de mortalité.»

Il est sans doute plus que temps de souligner le caractère particulièrement scandaleux du silence des bonnes consciences, dans les pays industrialisés, où sont produits des médicaments parfaitement efficaces contre la quasi totalité de ces fléaux endémiques, - à l’exception du SIDA - , qui continuent pourtant d’anéantir les forces vives dont les pays en développement ont tant besoin. «Bien sûr, les médicaments appropriés existent. Mais ils sont inaccessibles», ponctue le ministre rwandais de la Santé. Apparemment, les grands groupes pharmaceutiques n’ éprouvent aucun intérêt à commercialiser leurs produits, à prix modéré et donc accessible, sur le marché des pays les plus pauvres. Même quand ces derniers comptent parmi les plus densément peuplés de la planète. Allez-y comprendre quelque chose à cette stratégie du profit immédiat!

Cependant, le Dr. Rwabuhihi n’hésite pas à reconnaître une part de responsabilité des dirigeants des pays pauvres, eux-mêmes. «Nous n’avons pas réussi jusqu’ici à mobiliser suffisamment la conscience internationale sur les ravages du paludisme, au sein de nos populations. Sans doute parce que, de notre côté, on avait tendance à considérer cette maladie comme inévitable. Comme une forme de fatalité, sous les tropiques. Alors, dit-il, on finit par se résigner. Là où l’espoir a disparu, on adopte une attitude de laisser-aller».

Paludisme et SIDA, de toute évidence, sont les deux grands défis auxquels le Rwanda se trouve confronté en matière de santé publique. Le premier nommé demeure la principale cause de mortalité dans le pays. Une estimation approximative d’environ 2000 décès par an pour l’ensemble du pays. Mais la montée en puissance du second fléau n’en est pas moins spectaculaire. Le SIDA n’est plus considéré comme une maladie des collectivités urbaines. Il est largement répandu, y compris dans les secteurs ruraux. Dans le principal Centre hospitalier de Kigali, selon un rapport diffusé récemment par le Programme national de lutte contre le SIDA1, 80 % des décès, à l’heure actuelle, sont dus, hélas, à cette pandémie. Le rapport estime par ailleurs qu’environ 150 personnes contractent, chaque jour, le virus du SIDA au Rwanda. D’où la nécessité impérieuse d’une vigoureuse campagne de prévention contre cette maladie, toujours incurable.

Les plus hautes autorités rwandaises, y compris au sommet de l’état, ont engagé des efforts déterminés et méritoires pour soutenir cette campagne. «Après le génocide de 1994 et ses conséquences dans le pays, nous avions l’impression d’avoir accusé un sérieux retard dans la lutte contre le SIDA. Nous devions en quelque sorte, précise le ministre, mettre les bouchées doubles. Cela n’a pas été toujours de tout repos. Par exemple, il y a encore trois ans, lorsque j’allais parler devant les jeunes des moyens de prévention contre le SIDA, j’étais accueilli généralement par des ricanements hilares. Les jeunes ne se sentaient absolument pas concernés. Aujourd’hui le climat a changé. Il y a un club anti - SIDA pratiquement dans toutes les écoles secondaires du pays. C’est une étape importante».

Bien entendu, les moyens les plus efficaces dans la lutte contre le SIDA, les traitements d’accompagnement pour les malades, les moyens de dépistage des séropositifs, demeurent hors de portée ou difficilement accessibles dans un pays où le revenu moyen, par tête d’habitant, avoisine péniblement les 250 $ par an. A peine de quoi subvenir aux besoins alimentaires d’une famille.

Qu’à cela ne tienne! Depuis le procès de Pretoria, en Afrique Sud, sur le SIDA le contexte international est en train de changer. Sous la pression de l’opinion publique, certaines multinationales de l’industrie pharmaceutique se montrent plus disposées à mieux prendre en compte les besoins des pays pauvres. Surtout ceux qui sont particulièrement touchés par le fléau du SIDA. Alors le ministre rwandais de la Santé a vite capté l’air du temps. Il est venu en Allemagne, entre autre, pour finaliser un accord avec la firme Boehringer - Ingelheim pour la fourniture au Rwanda de médicaments contre le SIDA, à un prix 4 fois inférieur à celui pratiqué normalement sur le marché international2. Avec, en prime, la livraison gratuite d’un lot de médicaments préventifs contre la transmission par la mère du virus VIH du SIDA à son nouveau-né. Qui dit mieux!

Un beau succès, sans aucun doute, et un espoir dans la lutte contre le SIDA. Mais cela ne suffit pas, hélas, à faire oublier au ministre rwandais que la prévention contre le paludisme, dans son pays, revêt un caractère aussi prioritaire, sinon plus, que celle contre le SIDA. Malheureusement, dans ce domaine, les concours extérieurs n’en sont pas encore à se bousculer au portillon. Et pourtant, une mesure élémentaire de prévention, comme le don d’une moustiquaire dans chaque foyer - le seul moyen efficace contre les piqûres de moustiques, agents de propagation de la malaria - représente une charge financière équivalente au tiers du budget annuel du ministère de la Santé à Kigali. Autant dire que les ressources propres du gouvernement du Rwanda ne pourront pas satisfaire ce besoin primaire, cette nécessité de garantie sanitaire pour tout citoyen, du moins dans un avenir prévisible. Alors, franchement, je m’interroge. Une telle charge est-elle, oui ou non, inaccessible au regard de la solidarité internationale? L’avenir nous le dira.3

«Il faut encore préciser, enchaîne le ministre, que la prévention contre le paludisme n’est qu’un aspect onéreux de la lutte contre cette endémie. Reste le poids du traitement des malades infectés par la malaria. Malheureusement, les agents infectieux inoculés aux patients sont devenus de plus en plus résistants aux médicaments traditionnels. Pour les combattre et les vaincre il faut recourir désormais à un cocktail de divers médicaments, qui coûtent évidemment beaucoup plus cher. Ce qui n’est pas toujours accessible au modeste budget du ministère de la Santé. Bref, on n’ose plus parler de programme d’éradication du paludisme mais, plus modestement, des efforts nécessaires pour faire reculer le fléau.»

Tous ces thèmes et le survol d’un panorama lourdement chargé de menaces mortelles, le ministre rwandais de la Santé les a exposés devant ses interlocuteurs allemands avec la sobriété et la précision d’un praticien rompu, de longue date, aux techniques de sa profession.

Au niveau des contacts officiels, tant au ministère fédéral de la Santé qu’à celui de la Coopération économique, les entretiens avec la ministre Ulla Schmidt et la secrétaire d’ Etat Uschi Eid ont été très fructueux. Le ministre Rwabuhihi tenait particulièrement à exprimer au gouvernement de Berlin toute la reconnaissance des autorités de Kigali pour l’engagement substantiel de l’Allemagne dans la réhabilitation du secteur de la santé au Rwanda. Une contribution hautement appréciée, tant de l’aide publique que du support financier des collectivités locales et des initiatives privées. Des hommes d’affaires, par exemple, sont venus solliciter le soutien et l’encouragement du ministre Rwabuhihi pour un projet - pilote de transformation d’un hôpital de campagne en Centre hospitalier, doté d’un équipement ultramoderne. Un geste de solidarité qu’on aimerait bien voir se reproduire souvent.


1) Rapport transmis, entre autres, au correspondant de l’AFP à Kigali, durant la deuxième quinzaine de septembre dernier.

2) Le siège de cette firme pharmaceutique est situé en Rhénanie-Palatinat. Faut-il y voir une coïncidence fortuite ou plutôt l’effet bénéfique du jumelage-coopération? La seconde hypothèse me paraît la plus probable.

3) On retiendra pour mémoire que le ministre de l’Intérieur et des Sports, M. Zuber, de Rhénanie-Palatinat, en charge du «jumelage - coopération» avec le Rwanda, s’est montré particulièrement intéressé par le projet d’une moustiquaire par famille, à titre préventif. A condition, bien sûr, que ces moustiquaires soient fabriquées au Rwanda. Cela tombe bien. Une importante usine de production textile doit être construite au Rwanda, dès l’an prochain, avec le concours d’investisseurs chinois de Hong Kong.




Gaëtan Sebudandi, journaliste, Cologne



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