D+C Développement et Coopération (No. 2, Mars/Avril 2002, p. 26 - 27)


Afrique: société civile, multilinguisme et développement

Latévi Lawson Anani-Bo


M. Yamar Mbodj, chargé des projets de programme de l’ANAFA1, partage avec nous en exclusivité pour D+C, ses espoirs pour l’Afrique au sein de la société mondialisée qui doit mettre en avant l’action des citoyens en vue du changement économique et social.

De quelle manière les langues nationales peuvent contribuer à relever en Afrique les défis de la mondialisation?

Je crois que la société civile renforce la participation des citoyens. L’alphabétisation que nous menons au Sénégal permet aux citoyens de lire et à écrire, de connaître le monde afin de mieux participer à l’ensemble des activités qui les concernent.

Je pense aussi que sans des citoyens conscients et conséquents donc informés de tout ce qui se passe , il serait très difficile de faire bouger les institutions pour plus de démocratie, plus de sécurité et plus de développement social. S’il n’y a pas la formation à la citoyenneté et au renforcement des capacités des populations pour qu’elles prennent en charge leur destinée, il n’y aura pas de changement social.

Toujours le changement viendra des autres. Nous sommes tous témoins en Afrique de l’échec des politiques passées où tout venait de l’extérieur ou décidé par les seuls dirigeants.

Maintenant beaucoup d’associations et d’ONG travaillent au renforcement des capacités des populations. Dans un pays où le taux d’analphabétisme est élevé, la participation au niveau des instances se limite, simplement à une minorité d’individus formés et le plus souvent dans des langues que ne parlent pas les populations et qui communiquent avec une langue d’autrui.

Je crois à ce niveau qu’il est difficile de faire du développement et il est très difficile de faire participer les populations d’où l’importance des langues nationales. On ne peut pas se développer avec une langue extérieure ce qui pose beaucoup de problèmes certes à cause de la post-alphabétisation car il ne s’agit simplement de former les populations mais de les outiller pour qu’elles puissent être aussi informées à partir de leurs langues et communiquer avec les administrateurs avec leurs langues . Voilà quelques défis que les Africains doivent relever s’ils veulent réellement le développement.

Que devient donc le Français qui est une langue officielle du Sénégal et l’Anglais une langue internationale de travail par rapport au développement en Afrique?

Là aussi, je vais peut-être ouvrir une brèche. Je crois que le multilinguisme est en vogue à travers le monde et les Africains sont préparés pour ce fait-là. L’important, c’est de partir de sa langue pour s’ouvrir .Nous, nous avons monté un atelier sur le multilinguisme pour démontrer l’importance des langues nationales. Si les Africains veulent participer à cette société mondialisée, il faut nécessairement qu’ils apprennent d’autres langues. Des travaux de l’UNESCO ont démontré que c’est à partir de sa langue maternelle que l’individu doit apprendre et ensuite s’ouvrir. Si nous laissons tomber nos langues ce serait difficile de s’approprier tout le processus de développement que nous devons mener de nous-mêmes et non pas des programmes de développement copiés ou imposés de l’extérieur.

Vous faisiez allusion tantôt à la démocratie et votre pays le Sénégal s’est illustré d’ailleurs par sa dernière présidentielle qualifiée de transparente sur tout le continent. Or la démocratie englobe d’autres vertus comme la tolérance, la culture de la paix, la liberté d’expression, l’existence d’armée républicaine etc qui ont manqué au cours des dernières décennies en Afrique. Comment les langues nationales peuvent aider à aplanir ces entraves?

Votre question est un peu complexe mais je peux simplement dire qu’il faut aussi développer une culture de la paix. Au niveau de notre organisation nous sommes même en train de mettre en place des centres d’information et de médiations socio-juridiques. Nous sommes très impliqués dans le cadre de la recherche de solutions pour la crise en Casamance. Nous estimons donc développer des stratégies, des mécanismes pour résoudre les conflits à partir de notre culture. Nos études ont abouti entre autres aux rôles et à la place des femmes dans la résolution des conflits en Casamance. Le rôle de la langue est très important mais aussi le fait de comprendre, de permettre aux uns et aux autres de se connaître, d’apprendre d’autres langues du terroir renforce l’ouverture qui va permettre la démocratie. C’est ce que nous essayons de faire au niveau de l’ANAFA depuis quelques années. Après les travaux de recherche nous sommes en train d’élaborer un programme en direction de la Casamance en essayant aussi de développer des modules de formation sur la paix. L’une des chances du Sénégal, c’est que les gens sont plus ou moins tolérants.

C’est vrai mais ce n’est pas suffisant pour que vous dormiez sur les lauriers.

Il existe d’autres problèmes. Je peux citer l’agression culturelle que nous subissons à travers les médias, surtout le cinéma qui développe d’autres modèles susceptibles de gangrener la situation. Un autre élément que les gens oublient souvent c’est la pauvreté qui est facteur de crises et de remise en cause de l’ensemble des valeurs africaines. Alors les jeunes cherchent d’autres voies pour résoudre leurs problèmes, ce qui n’existait pas dans le temps.

Cela veut dire que vous vous battez simultanément pour le mutilinguisme, l’ouverture sur le monde et un repli sur soi contre l’agression culturelle extérieure des média?

Je pense non. Les médias d’une manière générale véhiculent une culture parfois dégradée sans que les gens s’en rendent compte. Les films comportent parfois des scènes de violence, d’agression qui créent chez les jeunes une certaine mentalité. La conséquence est que ces jeunes adoptent sans s’en rendre compte des comportements et des valeurs étrangères à la culture africaine. D’une manière générale les médias permettent l’ouverture mais je pense que l’ensemble des films véhicules par ces médias mériteraient d’être véhiculés par les médias.

Vous êtes donc favorable à la censure?

Non je n’aime pas la censure je préfère la surveillance à la censure (éclats de rires). Dans nos pays, le grand problème est que la production culturelle nationale est très faible. Tant par nos cinéastes, vous devez vous en rendre compte vous même, que dans les autres domaines. Nous ne sommes que des consommateurs sans produire nous-mêmes. Je soutiens toujours que le multilinguisme permet de s’ouvrir sur le monde mais en même temps l’individu ne peut s’ouvrir quand il ne se connaît pas.


«Sans des citoyens conscients et conséquents donc informés de tout ce qui se passe, il serait très difficile de faire bouger les institutions pour plus de démocratie, plus de sécurité et plus de développement social. S’il n’y a pas la formation à la citoyenneté et au renforcement des capacités des populations pour qu’elles prennent en charge leur destinée, il n’y aura pas de changement social.»

Sur le plan culturel, qu’avez-vous fait?

Nous avons mis en place un réseau arts-culture et développement qui essaie de mettre en relation des artistes engagés dans le développement. Dans le monde des ONG, nous sommes conscients que les artistes pouvaient contribuer. Nous en avons mis en place des troupes de théâtre. A Saint Louis par exemple, nous avons une troupe qui essaie de sensibiliser les populations à l’importance de l’alphabétisation et une foule de sujets dont le SIDA.

A Dakar, nous avons sept groupes musicaux. Ils font la sensibilisation sur les problèmes de santé et la mobilisation pour se prendre en charge. A Koungheul nous avons des peintres etc.

Actuellement nous avons un financement qui a permis d’ouvrir un studio léger et nous équiper d’appareils multimédias. Sur un autre plan, nous avons en ébauche tout un programme qui consiste à organiser des conférences sur l’importance de l’art, la culture et le développement. Nos artistes sont en train de se mobiliser.

Et les femmes?

Notre objectif est de promouvoir la micro entreprise à leur bénéfice par l’ouverture de lignes de crédit. Certaines femmes sont formées pour le batik et dans chaque région où l’ANAFA intervient existe un atelier où se pratique la teinturerie traditionnelle. D’autres femmes mènent des activités de transformation de fruits et légumes à commercialiser. Donc nous essayons de promouvoir l’entreprenariat féminin. Nous pouvons dire déjà que les résultats sont positifs parce que nous avons vu des revendeuses de cacahuètes qui diversifient, agrandissent leurs étalages. A un autre niveau, d’autres commencent à faire du commerce d’une ville à une autre ou d’un pays à un autre. En général, les revenus sont en train d’augmenter. Tout cela s’accompagne d’un programme d’alphabétisation en langues nationales.

Les ONG ont pesé de tout leur poids pour la transparence de la dernière présidentielle dans votre pays.

C’est vrai. L’ANAFA et dix autres ONG ont créé le collectif des onze qui, avant les élections ont sensibilisé les populations pour qu’elles aillent retirer leur carte et aller voter. Nous avons fait le tour du pays et cela a eu un impact réel sur l’engagement des jeunes.

L’autre aspect, c’est que l’ANAFA est membre du CONGAT qui a mis en place un programme en vue de négocier avec le gouvernement et l’opposition un «gentleman agreement» pour que après les élections, les acteurs politiques acceptent la victoire et la défaite. Ils ont aussi tenu de vérifier le fichier électoral réel lorsqu’ il y a eu tension entre le pouvoir et l’opposition juste pour la régularité du vote.

Durant l’élection nos organisations ont sillonné le pays pour voir si l’opération de vote s’est déroulée normalement. Il y avait effectivement des observateurs.

La tâche ne devait pas être facile du fait que les ONG sont mal accueillies en Afrique sur des dossiers sensibles comme les élections, les droits de la personne etc.

Effectivement avec l’Etat, il y a des possibilités de collaboration et d’ouverture mais certains gouvernements et partis politiques sont parfois frileux de l’intervention des ONG et les considèrent comme des concurrents gênants. Elles ne sont pas là pour servir la politique de l’Etat ou les partis politiques. Les ONG sont engagées pour une participation réelle des populations aux questions qui les concernent pour un développement à la base.

Le Président Jacques Chirac vient de faire tomber le masque pour une nouvelle forme de coopération avec les anciennes colonies. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle?

Nous ne demandons que cela parce que le rôle qu’a joué la France depuis devait changer. Je crois que la lutte pour l’indépendance a été conçue de manière que les peuples africains prennent en charge leur destinée. Qu’il y ait coopération avec la France, nous sommes d’accord mais qu’il y ait une domination, je crois que personne n’est d’accord!


1) L’Association Nationale pour l’Alphabétisation et la Formation des Adultes (ANAFA), opérationnelle depuis 1990, contribue au développement humain durable et solidaire des populations au Sénégal. Elle lutte contre toute forme d’exclusion. Ses activités reposent sur de réseaux thématiques: environnement et santé, paix démocratie et droits humains, femme et développement, éducation communautaire, sport et progrès, recherche - formation.
Elle compte actuellement 20.000 membres, et son siège se trouve à Dakar.


Latévi Lawson Anani-Bo, journaliste indépendant, vit en Colombie Britannique au Canada.



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edité par: Deutsche Stiftung für internationale Entwicklung (DSE)

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