D+C Développement et Coopération (No. 1, Janvier/Février 2002, p. 27-29)


Enjeux politiques actuels en République démocratique du Congo

Claver K. Mabana


Une guerre civile sévit au Congo depuis le 2 août 1998. L’organisation par la Fondation Friedrich-Ebert d’une conférence consacrée au «Changement politique en République démocratique du Congo. Acteurs et Perspectives» m’inspire une réflexion sur l’issue du Dialogue inter-congolais prévu par les Accords de Lusaka et sur les enjeux des élections.


Tenue à Berlin, cette conférence a connu la participation des personnalités congolaises du gouvernement (conseillers du chef de l’Etat en matière de diplomatie et de sécurité), de l’opposition (UDPS, RUC), du monde religieux, de la société civile (mouvements des femmes, droits de l’homme, syndicats, entrepreneurs économiques), et de la presse, aux côtés d’experts de la région comme le Professeur Jean-Claude Willame.

Il y a quelques mois, la presse faisait état de l’intention du Président Joseph Kabila empressé d’organiser les élections avant la tenue du dialogue inter-congolais. Selon un sondage repris sur le website «digitalcongo», 97 % de la population seraient d’avis négatif face à cette éventualité. D’aucuns y voient une manoeuvre politique destinée à renforcer le pouvoir en place et à contourner les enjeux du dialogue inter-congolais.

Ainsi que l’a souligné le Prof. Loka, le problème le plus épineux n’est pas le dialogue en soi mais d’en déterminer le cadre juridique et la qualité des participants. Pour comprendre cette situation, il faudrait remonter à l’année 1960, date de l’indépendance du Congo. Il est ici question d’examiner objectivement les tenants et les aboutissants de ce débat.

Un ami béninois avec qui je discutais un jour de la stabilité politique de son pays m’a dit: «Le Congo est trop riche pour être en paix. Quelqu’un, pourvu qu’il ait un bon carnet d’adresses, peut entamer une guerre et trouver de quoi la financer». Je ne pouvais admettre cette cruelle réalité - pourtant étayée par des faits - qu’avec amertume et résignation. La guerre, la gabégie et la trahison, c’est le lot quotidien de cet immense pays situé au centre de l’Afrique.

Scandale géologique, affirment certains. Un pays aux richesses naturelles et minérales comprenant une gamme variée de produits (uranium, coltane, cobalt, or, diamant) convoités aussi bien par les grandes puissances que par ses voisins.

Depuis 40 ans qu’elle est indépendante, la République démocratique du Congo n’a jamais vraiment connu la paix, même pas sous Mobutu bien que les mobutistes prétendent l’y avoir instaurée, au point d’insérer «la paix retrouvée» dans «La Zaïroise», l’hymne national. Au sujet d’un Etat dans lequel les citoyens sont muselés, terrorisés, privés des libertés et droits fondamentaux, Spinoza disait qu’on ne peut affirmer que le fait que cet Etat n’est pas en guerre. Ce qui fut le cas du Zaïre militarisé de Mobutu.

Le Lieutenant-Colonel devenu plus tard Maréchal Mobutu Sese Seko prend le pouvoir à la suite d’un coup d’Etat le 24 novembre 1965. Pendant les 32 années de son règne monolithique et tyrannique, il spolie le Congo dont il change en 1971 le nom en Zaïre. Un slogan totalitaire est scandé au fil de ses discours à la nation: «un seul pays, un seul parti, un chef». Le MPR (Mouvement Populaire de la Révolution) fondé en 1967 devient dans les années 80 le Parti-Etat. Un clan de barons et de dinosaures formé autour de lui se charge dans l’ombre de tirer les ficelles du pouvoir, de brader les richesses du pays, d’amasser d’énormes fortunes. Népotisme, clientélisme, corruption sont érigés en un véritable système de gouvernement. Tous ceux qui osent critiquer le régime sont emprisonnés, sévèrement châtiés. Des putschs montés et manqués au gré des humeurs du chef sont des prétextes pour éliminer physiquement les opposants et réprimer toute velléité téméraire d’opposition. Le long régime de Mobutu est impitoyablement cynique, dictatorial et militarisé.

Résultats: les infrastructures du pays héritées de la colonisation sont détruites; la monnaie dévalue continuellement; la planche à billet tourne à plein temps pour assouvir les avidités du Père de la Révolution et de ses acolytes; le taux d’inflation dépasse les milliers pour cent soit 23.773 % en 1994; en 1992 le PIB par tête du Zaïre s’élève à 130 US $. La population humiliée, appauvrie, réduite à acclamer son milliardaire de Guide providentiel, croupit dans la misère la plus abjecte et la plus sordide. Paradoxe d’un pays riche à la population extrêmement misérable.

La région du Shaba (Katanga) est en 1977 et en 1978 le théâtre d’une guerre entreprise à partir de l’Angola par les gendarmes katangais du Colonel Mbumba. Le régime sans partage de Mobutu n’aura à chaque fois la vie sauve que grâce à l’intervention des Français. Dans les années 80 une opposition politique voit le jour à l’intérieur même du pays. La fondation en 1981 de l’UDPS (Union Démocratique pour le Progrès Social) avec son leader charismatique Etienne Tshisekedi Wa Mulumba marque un pas décisif dans la déstabilisation du mobutisme.


Paysage politique
mondial bouleversé

Avec la fin de la guerre froide en 1990, le paysage politique mondial se trouve complètement bouleversé par des événements nouveaux tels que la chute du mur de Berlin, la politique de la Perestroika prônée en Union Soviétique par Mikhael Gorbatschev, et pour les Africains le Sommet de la Francophonie à La Baule. Contre son gré, suite à des pressions de l’extérieur comme de l’intérieur, le Maréchal-dictateur est dans la foulée sommé d’ouvrir son pays au multipartisme au cours de son discours mémorable du 24 avril 1990. En 1992 comme pour assurer les bases du nouvel élan démocratique, la CNS (Conférence Nationale Souveraine) qui a débuté ses travaux et élu un gouvernement de transition sera court-circuitée par les efforts de Mobutu et de ses faucons pour se maintenir aux rênes du pouvoir. Ainsi dès 1993 s’organisera parallèlement un Conclave sous la présidence de Mandungu Bula Nyati, qui institue un autre gouvernement acquis à Mobutu et à sa mouvance. Ainsi, pour ajouter à la confusion, le Haut-Conseil de la République issu de la CNS se flanque d’un Parlement de Transition pro-Mobutu. Mgr Laurent Monsengwo se voit sommé d’assurer la transition avec des mobutistes irréductibles.

A la suite d’une guerre dite de libération entamée en octobre 1996 contre les troupes armées du Maréchal Mobutu, le maquisard lumumbiste Laurent Désiré Kabila, président de l’AFDL (Alliance Démocratique de Forces de Libération) soutenu par des contingents rwandais, ougandais et burundais, renverse Mobutu et accède au pouvoir suprême le 17 mai 1997. Une guerre que la population de Kenge (à 280 km de Kinshasa) a chèrement payée de son sang à l’issue d’une ultime tentative désespérée du Dictateur d’y ériger un dernier rempart contre l’expansion des rebelles. Lâché par ses généraux, Mobutu quitte Kinshasa le 15 mai 1997 pour Gbadolite avant de prendre définitivement le chemin du Maroc en passant par le Togo.


Nouvel ordre

Dès son accession à la tête de l’Etat, Laurent-Désiré Kabila redonne au Zaïre son ancien nom, le Congo, prend des mesures drastiques censées rétablir l’autorité de l’Etat, instaurer un nouvel ordre en suspendant les activités des partis politiques (décrets-lois 194 et 195), promettant d’organiser des élections démocratiques deux années plus tard. Il se donnait le temps de remettre en ordre les infrastructures administratives, politiques, économiques du pays.

Les fantômes du mobutisme habitaient encore les ombres du Congo. Nul n’a été surpris de voir surgir sur la Grand Place de Kintambo-Magasins un géant panneau-portrait du Mzee Kabila le désignant comme «l’homme qu’il fallait». Le peuple n’est pas dupe qui disait: «la locomotive continue, seul le conducteur a changé».

La machine populiste et intoxicatrice était donc lancée, huilée, alors que l’Opposition non armée représentée par des figures comme Tshisekedi, Olenga Nkoy, Boboliko ou Gizenga était muselée, constamment menacée. Les services de sécurité étaient remis en place, le laisser-passer pour toute sortie en dehors du territoire disparu dans les dernières années du règne de Mobutu réintroduit. Les rouages de l’Etat et de l’Armée étaient entre les mains des Ougandais (James Kabarebe) et des Rwandais. Le propre fils du Président, Joseph Kabila, Général-Major de son Etat, dirigeait les Forces terrestres. L’on disait que les Congolais, à moins qu’ils ne soient originaires du Shaba, étaient tenus à l’écart. J’avais eu l’occasion de voir les maquettes des francs congolais que l’on s’apprêtait à mettre en circulation à la date du 30 juin 1998. Ces billets ne représentaient certes pas de visage présidentiel comme du temps de Mobutu, je ne pouvais cependant que prendre acte de la swahilisation intégrale du Congo, le swahili étant devenu la langue des bureaux et des coulisses. Pourquoi ne pouvait-on pas, comme cela se fait dans les pays multilingues démocratiques, reprendre sur les billets les quatre langues du Congo que sont le kikongo, le lingala, le swahili et le tshiluba? Il y avait à la place le français, l’anglais et le swahili. La même question pourrait être posée au sujet du passeport congolais.


Régime arbitraire

De l’avis des observateurs du Congo, le régime de Kabila n’était pas moins arbitraire que celui de Mobutu. Dès le premier jour de son accession au pouvoir, il a changé sans même recourir à la votation populaire ou à un référendum, le nom du pays: le Zaïre redevenait Congo. Comme si un dictateur pouvait en cacher un autre, ce régime était fondé sur une grave ambiguïté contradictoire dans le but visible de renforcer son hégémonie. Il a installé l’AFDL comme parti unique en même temps qu’il empêchait les autres formations politiques d’exister ou de fonctionner. Dans un effort d’imiter le modèle de Museveni en Ouganda, il a instauré les CPP (Comités de Pouvoir Populaire), un micmac compréhensible des kabilistes seuls. Quoiqu’il ait présenté les mobutistes comme des bêtes à abattre, Kabila n’a jamais réussi à redonner au Congo la prospérité, la paix et l’activité économique que tout le peuple attendait de lui. L’inflation maîtrisée pendant la première année s’est aggravée avec la guerre déclenchée par ses anciens alliés. Le petit peuple a continué de trinquer.

La guerre qui gangrène le Congo le 2 août 1998 serait due au fait prétendu que Kabila n’aurait pas respecté les accords et contrats signés avec les Rwandais et les Ougandais. Les rebelles du RCD et du MNC exploitent l’argument de la monopolisation antidémocratique du pouvoir par Kabila. D’autres la mettent sur le compte de l’esprit expansionniste des Tutsis. D’autres encore évoquent que le butin de la guerre n’aurait pas été suffisamment honoré par la partie congolaise. Kabila aurait promis, pour être soutenu par ses anciens alliés, de céder une partie du territoire congolais, en l’occurrence le Nord-Kivu, aux Rwandais. Kabila n’aurait pas joué la carte de Bizima Kahara, son ministre des Affaires étrangères, lequel devrait assumer la charge de président, sur le modèle de Kagame face à Bizimungu au Rwanda. Bref, il y avait beaucoup de mystères autour de Kabila et de ses rapports avec ses anciens alliés devenus subitement ses adversaires.

Lorsque Kabila père est assassiné le 16 janvier 2001, il laisse derrière lui outre un Congo en guerre scindé en trois un vide constitutionnel à propos de la succession présidentielle. Rien n’était prévu pour régler la succession du pouvoir. Preuve une fois de plus que le pays était géré sur mesure et au gré des humeurs-décrets-lois du Mzee, les institutions demeurant une façade sans consistance démocratique. Un Parlement provisoire, nommé par décret, siégeant à Lubumbashi fonctionne depuis juillet 2000.

A la surprise générale le Gouvernement de salut public désigne le propre fils du défunt, Joseph Kabila, pour assurer les responsabilités de Chef de gouvernement et de l’armée. Ce qui soulèvera de vives protestations de la part des leaders de l’Opposition récusant une monarchie et une anarchie programmées. Au centre de cette nomination se trouve un conflits d’intérêts entre les parrains Zimbabwéens et Angolais, alliés soutenant les troupes loyalistes. Les présidents Robert Mugabe et Dos Santos ont réussi à maintenir l’option de la guerre en imposant une passation pacifique de pouvoir. S’est installé une fois de plus à la tête du Congo un pouvoir sans base constitutionnelle ni légitime. Et là est justement le problème auquel achoppe l’organisation du Dialogue inter-congolais.

D’une part les rebelles, l’opposition non armée et la société civile posent leurs conditions concernant le statut du Président et de tous les participants à ce débat. D’autre part, le Général-Major Joseph Kabila, 29 ans, une fois désigné président, a posé des actes timidement courageux. Soutenu par les puissances occidentales (Etats-Unis, France, Belgique, Allemagne, Royaume-Uni), l’illustre inconnu parachuté à la tête du Congo, a entrepris de relancer les accords de Lusaka et donné de signes nombreux signes d’ouverture en faveur de la paix. Ce qui lui a attiré un capital de sympathie de la part de la Communauté Internationale. A ce jour, les combats ont cessé. 2.400 observateurs de l’ONU sont déjà sur le terrain. Par le décret 001/2001, le fonctionnement des partis politiques est de nouveau permis. Une réunion préparatoire du Dialogue inter-congolais censé assurer la démocratisation du Congo est prévue le 16 juillet. La coopération belgo-congolaise se remet sur les rails. Les institutions financières internationales manifestent de nouveau de l’intérêt pour ce pays longtemps ostracisé. Autant de contributions à mettre à l’actif du jeune Président.


Sortir de la guerre

Le pari aujourd’hui est de sortir de la guerre sans qu’il y ait partition effective du Congo. De l’issue du Dialogue inter-congolais dépend donc l’avenir politique du Congo. Kabila Junior est en devoir de bien négocier cet événement. L’opinion observe que, contrairement à son discours d’investiture du 26 janvier 2002, il se prépare à un engagement politique de longue durée (le Potentiel du 27 juin 2001). Ayant l’appui de l’Occident, des alliés de son père et des forces armées, le Général-Major Président pourrait être tenté de se maintenir au pouvoir par défi et par les armes. Mobutu à ses débuts n’avait pas été moins prometteur.


Dr. Claver K. Mabana, University of the West Indies Barbados



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