D+C Développement et Coopération (No. 1, Janvier/Février 2002, p. 26)Hommage à Mongo Beti
Bethuel Kasamwa-Tuseko «II nexiste pas de plus grande douleur au monde que la perte de sa terre natale», écrivait Euripide dès 430 avant Jésus-Christ. Cest par ces mots dEuripide que Mongo Beti, lun de plus grands romanciers dAfrique a résumé dans la capitale camerounaise Yaoundé lexpérience de son exil en France. Persécuté à cause de son combat par la plume pour linstauration de la démocratie et le respect des Droits de lHomme en Afrique en général et au Cameroun en particulier, Mongo Beti qui est décédé dans la nuit du 7 au 8 octobre 2001 à lHôpital Général de Douala au sud du Cameroun est en effet rentré au Cameroun en 1990 après 16 ans dexil en France où il fut enseignant jusquà sa retraite. Cest en cette qualité dexilé que Mongo Beti a également milité de son vivant pour le respect des droits des exilés politiques ou économiques du monde entier. De son vrai nom Alexandre Biyidi-Awala, lécrivain Mongo Beti est né en 1932 à Akometang près de Mbalmayo, un village situé à 50 km de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Mais certains biographes le font naître en 1933. Alexandre Biyidi-Awala fut élevé dans une ambiance catholique bien que ses parents fussent païens. Et à cause de son esprit frondeur, il sera expulsé de lécole secondaire de Mbalmayo à 14 ans pour avoir refusé de disserter le sujet suivant de lécrivain français Montesquieu proposé par son professeur de nationalité française à lexamen de fin dannée scolaire: «Ceux dont il sagit sont noirs depuis les pieds jusquà la tête et ils ont le nez si écrasé quil est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans lesprit que Dieu qui est un être très sage ait mis une âme, surtout une bonne âme dans un corps tout noir» (Montesquieu, LEsprit des lois, livre 15, chapitre 5). Alexandre Biyidi Awala travaillera pendant un temps dans la plantation des cacaos de ses parents avant dêtre admis au Lycée officiel de la capitale Yaoundé doù il sortira bachelier à 19 ans. Agrégé des Lettres modernes à Paris en France, il publia son premier roman «Ville cruelle» à Paris en 1954 sous le pseudonyme dEza Boto. Ce roman est devenu un classique et des dizaines de milliers des lycéens africains lont étudié en Afrique francophone. Le roman «Ville Cruelle» constitue lune des premières oeuvres dun écrivain francophone à dénoncer avec vigueur les abus du système colonial en Afrique noire. Cest dans ce cadre que Mongo Beti fut le premier Africain à sen prendre à lécrivain guinéen Camara Laye (1928-1980) qui venait de publier en 1953 à Paris le roman «Enfant noir» bien accueilli par les critiques de lHexagone. Dans son article «Enfant noir» paru dans la revue «Présence Africaine», à Paris, Mongo Beti écrira en 1954: «Laye ferme obstinément les yeux dans son roman Enfant noir sur les réalités les plus cruciales. Ce Guinéen na-t-il donc rien vu dautre quune Afrique paisible, belle, maternelle? Est-il possible que pas une seule fois Laye navait été témoin dune seule exaction de lAdministration coloniale française?» Cest grâce à Mongo Beti, dit-on, que Camara Laye enfilera plus tard la toge décrivain engagé et dénoncera sans pitié en 1966 dans son roman «Dramouss» la dictature dAhmed Sékou Touré en Guinée francophone. Après les indépendances acquises en cascade en Afrique noire en 1960, Mongo Beti sest fait remarquer par ses pamphlets, par son engagement politique et par la lutte pour la démocratie et contre linjustice au Cameroun et dans les autres pays africains. Et il demeurera combattant jusquà sa mort. Son pamphlet politique «Mains basses sur le Cameroun» est lun de ses romans qui lui avaient valu des rapports difficiles avec le pouvoir au Cameroun. Après un exil forcé de 16 ans en France, Mongo Beti ne reviendra dans son pays quen 1990 à la faveur de linstauration du multipartisme. Il continuera de publier et de militer sur le terrain. Un de ses derniers romans où il dénonce les abus des dictateurs en Afrique centrale est «Trop de Soleil tue lAmour». Ce roman a été récemment traduit en allemand en République fédérale dAllemagne. Ministre camerounais de la Communication et professeur de Lettres à lUniversité de Yaoundé, Sam Ndongo a dit de Mongo Beti dès lannonce de sa mort: «Au-delà de la révolte politique et idéologique, Mongo Beti a su briller par la qualité de sa langue, de son écriture, de son esthétique. Une langue tout à fait pétillante et flamboyante par les images, par la densité du verbe et par le caractère incantatoire de ses phrases». Pour mémoire, Sam Ndongo a consacré en 1989 sa thèse de doctorat au thème «Lesthétique romanesque chez Mongo Beti». Mongo Beti disait souvent quen dénonçant avec vigueur la dictature, la corruption, la torture, les salaires de misère, lexploitation des pauvres, la destruction des infrastructures routières et sanitaires héritées de la colonisation, etc., tout roman quil publiait lui apportait un lot dennemis partout en Afrique. Mais il sen moquait éperdument de tous ses ennemis, fossoyeurs de lAfrique post-coloniale. Selon la veuve Odille Mongo Beti, les ennuis et la persécution politique de Mongo Beti nont pas commencé avec la publication en 1972 de son essai «Mains basses sur le Cameroun». Ces ennuis et ces persécutions ont commencé à lépoque coloniale. Mais ils ont pris une ampleur inquiétante avec le régime du premier président camerounais Hamadou Ahidjo et ensuite du président Paul Biya. «Je garde du disparu le souvenir dun essayiste talentueux et engagé», a écrit le Président Paul Biya dans son message de condoléances adressé le 11 octobre 2001 à la veuve Mongo Beti. Ce message de condoléances a étonné plus dune personne en Afrique car aucun président camerounais na jamais porté Mongo Beti dans son coeur pendant toute sa vie. Que conclure? En matière de lutte contre la dictature, la corruption, la torture, les salaires de misère, etc. Mongo Beti reste et restera longtemps un modèle pour la jeunesse africaine. «Je ne veux pas quil y ait en Afrique des régimes despotiques dont leurs animateurs ne savent pas que la plus grande douleur au monde pour un citoyen dun pays donné est la perte de sa terre natale comme la si bien dit Euripide», a déclaré en 1990 Mongo Beti à Yaoundé en saluant le beau travail du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) qui soccupe de 21 millions de réfugiés dans le monde. Et noublions pas que Mongo Beti reste dans lhistoire un des célèbres réfugiés dAfrique. Bethuel Kasamwa-Tuseko, journaliste, RDC D+C Dévelopment et Coopération, edité par: Deutsche Stiftung für internationale Entwicklung (DSE) Rédaction: D+C Dévelopment et Coopération, B.P., D-60268 Frankfurt, Allemagne. E-Mail: remeyer@t-online.de
| |
| Sommaire | Début page |